
Thierry Aguila, réalisateur, scénariste et écrivain marseillais, a grandi dans une dynastie de dockers et leur a consacré un documentaire trente ans après en avoir eu l'idée. Au micro d'Ils font Marseille, il raconte comment ce métier de misère, né au XIXe siècle sur les docks, est devenu l'une des corporations les plus puissantes de la ville, ce qui relève de l'histoire et ce qui relève du fantasme, du plan Marshall à la CIA, et comment les dockers eux-mêmes lui ont ouvert les quais.
Une dynastie de dockers sur le port de Marseille
Dans cet épisode d’Ils font Marseille, le réalisateur, scénariste et écrivain Thierry Aguila raconte l’histoire des dockers de Marseille, l’une des corporations les plus puissantes et les plus mystérieuses de la ville. Il en parle de l’intérieur : son grand-père maternel, arrivé d’Espagne via l’Algérie en 1936, n’a trouvé que ce métier, et ses oncles puis ses cousins sont devenus dockers à leur tour. Il remonte au XIXe siècle, quand des commerçants et des industriels marseillais créent les docks sur le modèle de Londres, dans un nouveau bassin, pour contourner l’ancienne corporation des portefaix qui avait la main sur le chargement des bateaux du Vieux-Port. Le métier de docker naît alors comme une main-d’œuvre embauchée à la demi-journée, « une criée à l’humain », sans toilettes ni douches sur les quais. Les dockers qui avaient déchargé du charbon ou du copra, raconte-t-il, n’étaient pas acceptés dans les autobus et rentraient à pied jusqu’aux quartiers nord. Le tournant vient après la guerre : les grèves de 1947 leur permettent d’obtenir un statut et une carte professionnelle, et une indemnisation des jours sans travail.
Aujourd’hui, explique-t-il, le métier s’est raréfié et spécialisé. Les dockers de la quatrième génération conduisent portiques, cavaliers et chariots élévateurs et maîtrisent l’informatique de pointage des conteneurs, tandis que le gros du trafic est parti vers un grand terminal créé hors de la ville dans les années 1960.
Plan Marshall, guerre froide et légendes des quais
Thierry Aguila démonte une partie des fantasmes. Non, dit-il, les dockers de Marseille n’ont pas pris le plan Marshall en otage : le port, détruit par les Allemands lors de leur retraite, est reconstruit avec l’aide américaine parce qu’il ouvre sur l’Europe, et les dockers profitent de leur position pour obtenir la reconnaissance de leur métier. Il replace ensuite le port dans la guerre froide : selon lui, pour contrer l’influence communiste des syndicats, un syndicat opposé à la CGT est créé avec le soutien de la CIA, via un syndicat américain lié à Jimmy Hoffa, avec une somme qu’il évalue de mémoire à un million de dollars. Il renvoie au livre de l’historien Alfred McCoy, Marseille sur héroïne, tiré de La politique de l’héroïne. Il évoque aussi le clientélisme de l’entre-deux-guerres, avec Paul Bonaventure Carbone, agent électoral de Sabiani, présenté comme le véritable maire de Marseille de l’époque, et la « brigade des platanes » créée pour employer sa famille. Les enveloppes de billets sur les quais relèvent selon lui de la légende ; les vraies négociations se jouent entre armateurs, aconiers et dockers.
Questionné sur la CMA CGM et sur le rang du port en Europe, il reste prudent : il dit mal connaître la réalité économique actuelle et estime que Marseille n’est pas dans les cinq premiers ports européens.
Trente ans pour filmer les quais
L’idée de son documentaire est née en 1992, lors d’une interview de son oncle partant à la retraite. Le film, centré sur une famille de dockers et accompagné par France Télévisions, n’est sorti que le 1er mai 2025. L’institution portuaire lui réclamait environ 900 euros par jour pour filmer ; ce sont des membres du syndicat, rencontrés par hasard dans un bar, qui l’ont fait entrer sur les quais, à une condition : ne pas parler de la politique actuelle. De ce travail est aussi né un roman noir, d’abord écrit comme un scénario de long métrage soutenu par le CNC, publié par un éditeur marseillais de polar et récompensé par un prix du premier roman en Bretagne, dont les droits ont été pris pour une adaptation au cinéma.
Il revient enfin sur ses autres travaux, dont L’Olympique des Marseillais sur les supporters de l’OM et l’écriture de la saison 2 de la série Marseille pour Netflix, où il dit être intervenu « comme des pompiers » pour donner à la série une couleur plus marseillaise.
Thierry Aguila nous recommande…
- Marseille sur héroïne, d’Alfred McCoy : un petit livre qui raconte les débuts de la French Connection à travers la lutte sur le port de Marseille.
- La politique de l’héroïne, d’Alfred McCoy : l’ouvrage paru dans les années 1970 dont le premier est tiré, pour comprendre les enjeux géopolitiques de l’après-guerre.
Pour aller plus loin
Les références de l’épisode
- Port de Marseille : port historique dont les docks ont été créés au XIXe siècle sur le modèle de Londres.
- Plan Marshall : programme américain de reconstruction de l’Europe, qui a transité en partie par le port de Marseille.
- Grèves de 1947 : mouvement qui a permis aux dockers d’obtenir un statut et une carte professionnelle.
- CGT : syndicat face auquel un syndicat concurrent a été créé, selon l’invité, avec le soutien de la CIA.
- Albert Londres : journaliste qui parle longuement des dockers dans son livre sur Marseille.
- Paul Bonaventure Carbone : figure marseillaise de l’entre-deux-guerres, agent électoral de Sabiani, cité pour illustrer le clientélisme.
- Marseille : série Netflix dont l’invité a coécrit la saison 2.
Au fil de l’épisode
- 00:00:00 : présentation de Thierry Aguila et de son documentaire sur une famille de dockers
- 00:01:51 : un grand-père arrivé d’Espagne via l’Algérie en 1936
- 00:03:41 : un métier aujourd’hui technique et qui se raréfie
- 00:05:25 : des portefaix aux docks : la naissance du métier au XIXe siècle
- 00:08:57 : l’embauche à la journée et les conditions de travail
- 00:10:18 : le plan Marshall, entre faits et fantasmes
- 00:14:22 : les grèves de 1947 et la reconnaissance du métier
- 00:16:54 : la guerre froide, la CIA et le syndicat créé contre la CGT
- 00:20:29 : clientélisme et népotisme, de Carbone à la brigade des platanes
- 00:22:50 : la mécanisation et le déplacement du trafic hors de Marseille
- 00:26:42 : les enveloppes, une légende selon l’invité
- 00:28:17 : armateurs, aconiers et dockers
- 00:31:25 : la place du port de Marseille en Europe
- 00:33:01 : devenir docker aujourd’hui
- 00:37:13 : les coulisses du tournage sur les quais
- 00:41:50 : du scénario au roman noir
- 00:46:03 : l’OM, le cinéma et les mécanismes humains
- 00:49:02 : l’écriture de la saison 2 de la série Marseille
- 00:58:01 : des courts métrages sur des histoires d’amour
- 00:59:12 : ses recommandations d’invités
FAQ
Qui est Thierry Aguila ?
Thierry Aguila est un réalisateur, documentariste, scénariste et écrivain marseillais, issu d’une famille de dockers du côté de sa mère. Il a réalisé un documentaire sur une famille de dockers du port, sorti le 1er mai 2025, écrit un roman noir dont le héros est docker et coécrit la saison 2 de la série Marseille.
Comment est né le métier de docker à Marseille ?
Selon Thierry Aguila, il naît au XIXe siècle avec la création des docks, sur le modèle de Londres. Les industriels veulent contourner la corporation des portefaix qui tenait le chargement des navires au Vieux-Port, et embauchent à la journée une main-d’œuvre pauvre, souvent immigrée, sans protection ni installations sur les quais.
Les dockers de Marseille ont-ils bloqué le plan Marshall ?
Thierry Aguila parle d’un raccourci en partie fantasmé. Le port, détruit par les Allemands, a été reconstruit avec l’aide américaine pour acheminer le plan Marshall. Les dockers ont fait grève, notamment en 1947, mais selon lui pour obtenir un statut et la reconnaissance de leur métier, pas pour empêcher le plan.
Quel lien entre la CIA et les syndicats de dockers marseillais ?
D’après l’invité, qui s’appuie sur les travaux de l’historien Alfred McCoy, un syndicat opposé à la CGT a été créé après la guerre avec le soutien de la CIA, via un syndicat américain lié à Jimmy Hoffa, pour contrer l’influence communiste sur le port. Il cite de mémoire une somme d’un million de dollars.
Peut-on encore devenir docker à Marseille ?
C’est difficile, répond Thierry Aguila : le métier a besoin de moins de monde et de gens plus qualifiés, capables de conduire tous les engins du port et de gérer informatiquement le pointage des conteneurs. La carte professionnelle d’autrefois a disparu, la formation est plus longue et l’embauche n’est jamais garantie.
SUCCÈS STORY MARSEILLAISE : LA MARQUE QUE LES PURISTES DE LA SNEAKERS S’ARRACHENT (SAISON)
11 Oct
NÉGOCIATIONS, TENSIONS, MERCATO : LE BRAS DROIT DE PAPE DIOUF RACONTE L’HISTOIRE CACHÉE DE L’OM
6 Oct
MARIN POMPIER DE MARSEILLE BRULÉ VIF EN INTERVENTION : DÉCOUVREZ L’HISTOIRE DE FRÉDÉRIC MAGGIANI
27 Sep
DANS QUEL ÉTAT EST LA DROITE D’AUJOURD’HUI ? VALÉRIE BOYER, SÉNATRICE LR BOUCHES-DU-RHONE
24 Sep
LA MARONAISE : 20 ANS APRÈS SA FERMETURE, IL NOUS RACONTE TOUS LES SECRETS DE CETTE BOITE MYTHIQUE
13 Sep
PLUS BELLE LA VIE, MARIAGE HOMOSEXUEL, AGRESSIONS : LAURENT KÉRUSORÉ NOUS RACONTE SON PARCOURS
6 Sep
ÉVASION DES BAUMETTES EN HÉLICOPTÈRE : UN SCÉNARIO DIGNE DES PLUS GRANDS FILMS POLICIERS
30 Août
LES SECRETS DU GRAND BANDITISME RACONTÉS PAR UN ANCIEN ENQUÊTEUR DE LA POLICE JUDICIAIRE !
9 Août
ALEXANDRE MAZZIA NOUS DÉVOILE LES SECRETS DE LA GRANDE GASTRONOMIE FRANÇAISE
2 Août
UN RABBIN DANS LES QUARTIERS NORD : SON MESSAGE DE PAIX
26 Juil
IL A SÉQUESTRÉ LA FILLE D’UN MILLIARDAIRE ITALIEN PENDANT 74 JOURS, ILS ENTRETIENNENT UNE RELATION
19 Juil
LES MYSTÈRES OUBLIÉS DE MARSEILLE : CE QUE PERSONNE NE VOUS RACONTE
12 Juil
ÉPISODE 16 – OLIVIER DAHAN de LA CIOTAT à HOLLYWOOD
2 Oct
ÉPISODE 14 . ISABELLE CARRÉ et le cinéma ciotaden
29 Juin
#92 – Margaux Fournier – Réalisatrice du doc’ Césarisé « Au bain des dames »
27 Juin
Conversation intime avec Coline Serreau [13-04-26]
27 Avr
Eric Serre, directeur artistique de la SCOP d’animation Les Fées Spéciales
18 Avr
Laurence Couturier, la riviera c’est pas du cinéma…
11 Déc
