
Anthony Hussenot, professeur en sciences de gestion au GREDEG, à Université Côte d'Azur, et coordinateur de l'ouvrage Un autre monde du travail est possible, interroge dans INTERVALLE la liberté promise par les nouvelles formes de travail. Travail sans lieu ni horaires, forfait jour, management qui reste vertical, crise de sens : il explique pourquoi l'économie de la connaissance crée un monde du travail à deux vitesses, et ce qui donne du sens à une vie professionnelle.
Les travailleurs de la connaissance, plus libres ?
Dans INTERVALLE, le podcast du service Science et Société d’Université Côte d’Azur, Anthony Hussenot, professeur en sciences de gestion au GREDEG (Université Côte d’Azur, CNRS), explique comment le travail a changé avec l’économie de la connaissance. Il rappelle que le travail salarié moderne s’est cristallisé au début du XXe siècle, avec le code du travail en 1910 et une loi de 1915 imposant le paiement à l’heure plutôt qu’à la tâche, et que le CDI n’est devenu la norme qu’en 1973. Aujourd’hui, une grande part de la valeur vient de la connaissance au sens large : innovation, design, mais surtout marketing et storytelling, dans le luxe, le sport, le prêt-à-porter ou l’automobile autant que dans la high-tech. Les « travailleurs de la connaissance », webmasters, designers, développeurs ou traducteurs, travaillent sur des données stockées à distance et n’ont plus besoin d’un lieu fixe. Leur travail devient asynchrone, alors que serveurs ou vendeurs restent tenus par des horaires et un lieu : « On est en train de créer un monde du travail à deux vitesses », prévient-il.
Cette liberté a un revers : 18 % des actifs sont au forfait jour, et 37 % d’entre eux déclarent travailler plus de 48 heures par semaine, selon les chiffres qu’il cite.
Management, liberté et crise de sens
Pour Anthony Hussenot, des experts que leur manager ne peut pas contrôler dans le détail devraient être encadrés par la confiance, l’autonomie et l’auto-organisation. Or, selon une étude de l’IGAS qu’il évoque, le management reste très vertical, et cette défiance explique selon lui une grande partie des tensions entre employés et managers. Sur la liberté, il distingue : si elle est la capacité de choisir, ces travailleurs sont un peu plus libres que d’autres ; si elle est la capacité de faire ce qu’on veut, non. Il analyse ensuite la crise de sens au travail : des actifs plus exigeants parce que mieux formés, une déconnexion entre ce que l’on produit et ce que l’on consomme, des tâches jugées inutiles et un décalage entre le travail et ses valeurs. « Notre vie professionnelle a du sens si cette vie professionnelle nous permet de donner du sens à notre vie privée », résume-t-il.
Il présente enfin sa discipline, les sciences de gestion, qui étudient les activités collectives et les modes d’organisation, en empruntant à la sociologie, à l’économie, à la philosophie et à la psychologie.
Les références de l’épisode
- Un autre monde du travail est possible : ouvrage collectif coordonné par Anthony Hussenot et Sophia Galière, présenté comme accessible à tous.
- GREDEG : laboratoire d’Université Côte d’Azur et du CNRS où Anthony Hussenot est professeur en sciences de gestion.
- Université Côte d’Azur : université dont le service Science et Société produit le podcast INTERVALLE.
- IGAS : auteur d’une étude récente montrant, selon l’invité, que le management reste très vertical.
- Forfait jour : régime de temps de travail généralisé aux travailleurs autonomes dans les années 2000, qui concerne environ 18 % des actifs.
Au fil de l’épisode
- 00:00:02 : un monde du travail à deux vitesses
- 00:01:09 : présentation d’Anthony Hussenot et de son ouvrage
- 00:02:03 : comment est né le travail salarié moderne
- 00:03:45 : ce qu’est l’économie de la connaissance
- 00:06:40 : le travail n’a-t-il plus de lieu ?
- 00:08:51 : le risque de ne jamais déconnecter et le forfait jour
- 00:10:36 : des travailleurs privilégiés et experts
- 00:11:19 : du travail synchrone au travail asynchrone
- 00:13:57 : l’inégalité entre travailleurs flexibles et travailleurs contraints
- 00:14:34 : faut-il un management plus horizontal ?
- 00:17:12 : la défiance des managers, source de tensions
- 00:18:09 : le travail rend-il libre ?
- 00:20:04 : la crise de sens au travail
- 00:24:07 : ce que sont les sciences de gestion
FAQ
Qu’est-ce que l’économie de la connaissance ?
Selon Anthony Hussenot, c’est l’économie où l’essentiel de la valeur vient de l’information et du savoir au sens large : innovation, design et surtout marketing, histoires et symboles qui rendent un produit désirable. La notion apparaît dans les années 1950 et se développe dans les années 1990 et 2000. Elle concerne la high-tech mais aussi le luxe, le sport ou l’automobile.
Le télétravail rend-il les travailleurs plus libres ?
En partie, répond Anthony Hussenot. Les travailleurs de la connaissance peuvent travailler de n’importe où et ont plus de choix, mais ils risquent de ne jamais déconnecter : parmi les actifs au forfait jour, 37 % disent travailler plus de 48 heures par semaine. Et ceux dont le métier impose un lieu et des horaires n’ont pas cette souplesse.
Pourquoi parle-t-on d’une crise de sens au travail ?
Anthony Hussenot avance plusieurs raisons : des actifs mieux formés qui attendent davantage de leur travail, un écart entre ce qu’ils produisent et ce qu’ils consomment, des tâches jugées inutiles et un décalage entre leur travail et leurs valeurs. Pour lui, le sens au travail ne peut pas être séparé du sens donné à sa vie.
Que sont les sciences de gestion ?
C’est une discipline récente qui étudie les activités collectives et les modes d’organisation : travail, management, finance, communication interne ou marketing, mais aussi loisirs et communautés. Anthony Hussenot précise que les chercheurs ne font pas de la gestion : ils étudient des dynamiques collectives, avec des apports de la sociologie, de l’économie, de la philosophie et de la psychologie.
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