
Laurent Le Crabe est photographe de plateau à Marseille, où il s'est installé il y a une dizaine d'années. Ancien banquier venu de Seine-et-Marne, autodidacte, il a photographié Omar Sy, Zinedine Zidane ou le pape François, et signé les images d'affiche de Saint Omer. Invité de CineMassilia, il raconte le drame qui l'a fait quitter la banque, les années de photographie de rue, son entrée sur les plateaux avec Titane, son métier « de l'écoute » et ce qu'il veut montrer du vrai Marseille.
De la banque au boîtier
Dans ce cinquième numéro de CineMassilia, le podcast qui met en lumière ceux qui font le cinéma à Marseille, l’animateur reçoit Laurent Le Crabe, photographe de plateau installé à Marseille, qui a notamment photographié Omar Sy, Olivier Marchal, François Damien, Zinedine Zidane et le pape François. Il est venu avec son appareil photo, « l’objet qui a changé ma vie » : un boîtier à focale fixe de 28 mm acheté un peu plus de 4 000 euros alors qu’il venait de quitter son emploi, que tout le monde le disait « fou », et qui le fait vivre aujourd’hui avec sa famille. Il doit son exigence de l’image à son père, imprimeur pendant 35 ans, qui rapportait la presse à la maison et critiquait les couleurs de ses premières photos. Né en 1987, passé par la Seine-et-Marne puis le Val-de-Marne, il a grandi avec l’idée que la réussite passait par les études : il est entré dans la banque pour être vite indépendant. À 21 ans, une collègue est morte dans ses bras, assassinée. Ce drame l’a conduit à une profonde remise en question : il ne voulait plus être un matricule. Photographe en boîte de nuit à côté, il a décidé de se lancer. Il estime qu’il s’est passé cinq ou six ans avant que son travail « commence à payer », et que le travail finit toujours par payer, à condition de ne pas lâcher. Il n’a jamais accepté de travail bénévole : « tout travail mérite salaire ».
Il a mis deux ou trois ans à trouver sa signature, nourrie surtout par le cinéma, les cassettes louées avec son père, et il cherche à être « aligné » : à sa place, fier de son travail, et utile à celui qui le mandate.
De la photographie de rue à Titane
Arrivé à Marseille, il a arpenté la ville à pied, trois ou quatre sorties de photographie de rue par semaine, quinze à vingt kilomètres chaque fois. Pour vivre de la photo, il s’est tourné vers la presse et des sujets de société, à Paris puis à Marseille, et vers des séries personnelles, sur le tatouage clandestin en noir et blanc ou en autoportraits pendant le confinement. Ses cadrages « cinématographiques », remarqués sur les réseaux sociaux, l’ont mené au cinéma : une production exécutive marseillaise l’a mis en relation avec le distributeur Diaphana pour Titane de Julia Ducournau, sur lequel il a filmé au téléphone le plan d’ouverture, devant 200 figurants. Quelques mois plus tard, le même distributeur l’appelait la même semaine pour Saint Omer et Goutte d’Or, alors qu’il n’avait jamais été photographe de plateau. Pour Saint Omer, raconte-t-il, l’affiche a repris l’une de ses photos presque sans retouche. Il a ensuite travaillé sur Vingt Dieux de Louise Courvoisier, en carte blanche, et sur Pax Massilia d’Olivier Marchal pour Netflix, avec des consignes très cadrées qu’il dit lui avoir beaucoup appris.
Il a proscrit le mot « chance » de son vocabulaire : il préfère parler de signes, et du travail accumulé hors de sa zone de confort.
Un métier d’observation et d’écoute
Sur un plateau, explique Laurent Le Crabe, le photographe est chef de poste, mais il doit être invisible : il ne produit rien pendant le tournage, ses images servent ensuite au dossier de presse et à l’affiche. Le premier jour, il observe une demi-journée pour comprendre qui fait quoi et comment se placer, et il se présente à chacun : « si tu veux que les gens témoignent de l’intérêt à ton travail, commence par leur témoigner de l’intérêt à leur travail ». Le déclenchement ne représente qu’une petite part du temps, des cent vingt-cinquièmes de seconde mis bout à bout ; le reste, c’est anticiper les plans, parler aux électriciens, à la régie, aux comédiens. Il raconte une séance de fausses affiches avec Omar Sy pour French Lover, devant quarante personnes, détendue par une plaisanterie sur son tatouage. Selon lui, la moitié des comédiens ne sont pas à l’aise devant un appareil photo. Optimiste face à l’intelligence artificielle, qui ne remplacera pas selon lui ce travail humain, il rappelle que très peu de photographes de plateau en vivent en France, que les grilles de salaire figurent sur le site de l’association des photographes de plateau, et estime les droits d’une affiche de long métrage français entre 3 000 et 5 000 euros.
Il veut montrer le « vrai Marseille » : il cite une photo de groupe de jeunes de la cité Félix-Pyat après une collecte de déchets, la messe du pape à Notre-Dame-de-la-Garde et au Vélodrome, et raconte que son surnom vient de sa mère, qui le voyait chercher des crabes dans les rochers.
Les références de l’épisode
- Titane : film de Julia Ducournau, son premier tournage, comme cadreur au téléphone.
- Saint Omer : film dont l’affiche reprend l’une de ses photos ; il y a travaillé avec la cheffe opératrice Claire Mathon.
- Goutte d’Or : film sur lequel il a été appelé la même semaine que Saint Omer.
- Vingt Dieux : premier long métrage de Louise Courvoisier, tourné dans le Jura.
- Pax Massilia : série d’Olivier Marchal pour Netflix, dont il photographie la saison 3.
- Bastion 36 : film d’Olivier Marchal sur lequel il travaillait lors de la séance avec Omar Sy.
- French Lover : film avec Omar Sy pour lequel il a réalisé de fausses affiches.
- Diaphana : distributeur qui lui a confié ses premiers films.
- Hans Lucas : agence photographique dont il gère les réseaux sociaux.
- Stade Vélodrome : lieu de la messe du pape François et du concert de Jul qu’il a photographiés.
Au fil de l’épisode
- 00:00:39 : présentation de Laurent Le Crabe, photographe de plateau
- 00:01:25 : l’appareil photo qui a changé sa vie
- 00:02:55 : le choix d’une marque pour son rendu des couleurs
- 00:03:48 : l’héritage d’un père imprimeur
- 00:06:13 : la curiosité, condition du métier
- 00:07:24 : un métier d’observation et d’écoute sur le plateau
- 00:08:56 : ses premières photos, au Polaroïd
- 00:10:44 : pourquoi la banque plutôt que la photo
- 00:13:01 : le drame qui l’a fait changer de vie
- 00:15:09 : cinq ou six ans avant que le travail paie
- 00:16:59 : trouver sa signature visuelle
- 00:19:55 : la photographie de rue à Marseille
- 00:21:06 : la presse, les sujets de société et les séries personnelles
- 00:22:44 : Titane, Saint Omer et Goutte d’Or
- 00:25:54 : l’énergie d’un plateau, une fourmilière
- 00:28:20 : être invisible et observer le premier jour
- 00:30:14 : carte blanche ou consignes de Netflix
- 00:32:46 : comment naît une affiche de film
- 00:35:15 : photographier les comédiens
- 00:37:19 : la séance avec Omar Sy
- 00:41:23 : un cent vingt-cinquième de seconde et tout le reste
- 00:46:01 : raconter le vrai Marseille
- 00:48:24 : la photo des jeunes de Félix-Pyat
- 00:50:29 : le pape François à Notre-Dame-de-la-Garde et au Vélodrome
- 00:53:49 : l’intelligence artificielle et l’avenir du métier
- 00:55:52 : salaires et droits d’affiche
- 00:57:00 : ses projets et l’origine de son surnom
FAQ
Qui est Laurent Le Crabe ?
C’est un photographe de plateau installé à Marseille, ancien banquier autodidacte né en 1987 et venu de la région parisienne. Il a travaillé sur Titane, Saint Omer, Goutte d’Or, Vingt Dieux et la série Pax Massilia, et photographié Omar Sy, Zinedine Zidane ou le pape François lors de sa venue à Marseille.
Comment Laurent Le Crabe est-il devenu photographe de plateau ?
Après des années de photographie de rue et de presse, ses cadrages cinématographiques ont été remarqués sur les réseaux sociaux. Une production exécutive marseillaise l’a présenté au distributeur Diaphana pour Titane, où il a filmé au téléphone. Quelques mois plus tard, Diaphana l’appelait pour Saint Omer et Goutte d’Or.
Que fait un photographe de plateau pendant un tournage ?
Selon Laurent Le Crabe, il est chef de poste mais doit rester invisible : ses photos servent ensuite au dossier de presse et à l’affiche. L’essentiel de son temps ne consiste pas à déclencher, mais à observer, lire le plan de travail, anticiper les plans et s’entendre avec les équipes et les comédiens.
Combien rapportent les droits d’une affiche de film ?
Laurent Le Crabe estime les droits d’une affiche entre 3 000 et 5 000 euros environ pour un long métrage français, selon le budget. Les grilles de salaire des photographes de plateau sont publiées, précise-t-il, sur le site de leur association professionnelle. Très peu de photographes de plateau en vivent en France.
Pourquoi s’appelle-t-il Le Crabe ?
C’est le surnom que lui a donné sa mère quand il était enfant : sur la plage, au lieu de faire des pâtés de sable, il passait son temps dans les rochers à attraper des crabes. Il l’a gardé comme nom de photographe, parce que les gens s’en souviennent.
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