
Paule Constant, prix Goncourt 1998 et membre de l'Académie Goncourt, reçoit Frédéric Paul dans son appartement de la rue Cardinale, à Aix-en-Provence, où elle a écrit tous ses romans. Enfance entre Cayenne et l'Afrique, Goncourt appris dans un taxi à Beyrouth, coulisses des délibérations, naissance du Festival des écrivains du Sud avec ses étudiants étrangers : une conversation sur la lecture, l'écriture et ce que signifie habiter une ville tout en écrivant le monde.
Écrire l’Afrique depuis la rue Cardinale
Dans Les gens d’Aix, le guide conférencier Frédéric Paul est reçu dans le salon de Paule Constant, prix Goncourt 1998 pour Confidence pour confidence et membre de l’Académie Goncourt depuis 2013, à Aix-en-Provence. Née dans le Béarn en 1944, fille d’un médecin militaire, elle a grandi entre le bagne de Cayenne, l’Afrique, le Laos et le Cambodge, puis vécu près de dix ans en Côte d’Ivoire avec son mari, médecin spécialiste des maladies infectieuses. Lorsqu’il est nommé à Marseille, elle refuse d’y vivre : une promenade dominicale lui fait découvrir la rue Cardinale et le quartier Mazarin, et elle s’installe à Aix. Elle y mène une carrière universitaire à l’Institut d’études françaises pour étudiants étrangers, « au milieu d’une soixantaine de nationalités ». Grande lectrice depuis l’enfance, souvent en cachette, elle commence à écrire à 35 ans, par la fin d’un livre, pour dire l’étouffement qu’elle ressentait alors. Tous ses romans ont été écrits dans le même appartement aixois, chez un seul éditeur, Gallimard, alors qu’ils se déroulent presque tous en Afrique ou en Amérique.
Pour elle, Aix tient du décor de théâtre : aller travailler en remontant la rue Gaston-de-Saporta, « c’était pratiquement chanter l’opéra ».
Le Goncourt, vu des deux côtés de la table
Paule Constant raconte avoir été quatre fois finaliste avant d’apprendre sa victoire en 1998 à la radio d’un taxi, à Beyrouth, où elle participait à un salon du livre. Elle a mal vécu l’attention qui a suivi, d’autant qu’on lui reprochait d’avoir « volé » le prix à Michel Houellebecq, et s’est aperçue que le jugement économique avait remplacé le jugement critique sur les livres. Elle est restée professeure et a passé, l’année du Goncourt, le concours de professeur de première classe. Devenue jurée, elle décrit un travail énorme : environ 400 romans reçus pour le prix de septembre, lus par plusieurs jurés sans répartition, des notes de lecture échangées par courriel, cinq avis favorables nécessaires pour entrer dans la liste, et un choix qui se fait sur « le plus petit commun dénominateur ». Elle évoque ses regrets, comme Arden, de Frédéric Verger, écarté à cause de ses ventes, et compare l’obtention du prix au hasard le plus total.
Elle parle aussi du deuil de son mari, mort il y a deux ans, qui l’empêche pour l’instant d’écrire : « Tout ce qui est écrit de force n’est pas bon. »
Du salon de l’écrivaine au Festival des écrivains du Sud
Le festival qu’elle a fondé à Aix est né de ses étudiants étrangers, qui avaient du mal à lire. Après son Goncourt, elle demande à son éditeur de faire venir des écrivains à condition que les étudiants aient lu leurs livres ; viennent ensuite les Journées des écrivains du Sud, avec des repas préparés chez elle, notamment par Sylvie Giono, fille de l’écrivain, puis un grand festival dont elle reste la directrice littéraire, où les auteurs sont interrogés par d’autres écrivains, et un prix des écrivains du Sud et des lecteurs porté par 200 jurés. Elle raconte son exercice favori : donner à chaque étudiant un roman inconnu, deux heures de lecture, puis leur demander d’en écrire la suite. « Lire, c’est aussi difficile qu’écrire », affirme-t-elle.
Elle termine par une promenade dans son Aix, de la rue Cardinale à la fontaine des Quatre-Dauphins, Saint-Jean-de-Malte, l’hôtel Cardinal et le cours Mirabeau, une ville où l’on vit « dans la familiarité » de Cézanne et de Zola.
Paule Constant nous recommande
- Kolkhoze, d’Emmanuel Carrère : « un grand livre », selon elle, choisi par le prix des écrivains du Sud et des lecteurs.
- Arden, de Frédéric Verger : un roman « total » qu’elle a défendu au Goncourt, et dont elle rappelle le nom à chaque occasion.
- L’hôtel Cardinal, à Aix-en-Provence : un lieu qu’elle trouve « absolument charmant », où elle a longtemps logé les écrivains invités.
Pour aller plus loin
Les références de l’épisode
- Confidence pour confidence : roman de Paule Constant, prix Goncourt 1998, dont l’action tient en trois heures dans une cuisine américaine.
- La Cécité des rivières : son dernier roman, qui paraît en poche avec une postface où elle raconte comment il s’est écrit.
- Académie Goncourt : jury de dix membres dont elle fait partie depuis 2013, élue au couvert de Robert Sabatier.
- Festival des écrivains du Sud : festival littéraire qu’elle a fondé à Aix-en-Provence à partir de ses rencontres avec les étudiants.
- Institut d’études françaises pour étudiants étrangers : institut de la rue Gaston-de-Saporta où elle a enseigné, aujourd’hui disparu.
- Pascal Quignard : son directeur littéraire chez Gallimard à l’époque de son Goncourt.
- Kamel Daoud : romancier pour lequel elle raconte avoir d’abord refusé de voter avant d’être saisie par un livre suivant.
- Théâtre du Jeu de Paume : théâtre aixois dont elle a présidé le conseil d’administration.
- Cours Mirabeau : artère que Zola comparait à une rivière, frontière entre le quartier Mazarin et la vieille ville.
Au fil de l’épisode
- 00:00:45 : présentation de Paule Constant, prix Goncourt 1998 et fondatrice du Festival des écrivains du Sud
- 00:01:52 : du Béarn à Aix, en passant par Cayenne, l’Afrique et la Côte d’Ivoire
- 00:03:11 : le coup de foudre pour la rue Cardinale et le quartier Mazarin
- 00:05:09 : une lectrice clandestine devenue écrivain
- 00:07:57 : commencer à écrire à Aix par la fin d’un livre
- 00:09:03 : écrire l’Afrique depuis Aix
- 00:10:50 : traverser le cours Mirabeau, une frontière
- 00:12:14 : écrire l’exil et le rôle de l’inspiration
- 00:14:20 : des personnages qui reviennent de livre en livre
- 00:15:37 : le souhait de donner ses manuscrits aux archives d’outre-mer
- 00:16:12 : le jour du Goncourt 1998, dans un taxi à Beyrouth
- 00:18:49 : la pression médiatique et le jugement économique sur les livres
- 00:22:32 : rester professeure après le Goncourt
- 00:24:30 : la page blanche et le deuil
- 00:25:29 : comment se déroulent les votes à l’Académie Goncourt
- 00:30:43 : Arden de Frédéric Verger, un regret de jurée
- 00:32:26 : le Goncourt, une loterie
- 00:34:13 : lire en juré, lire en lecteur
- 00:36:52 : la naissance du Festival des écrivains du Sud
- 00:40:22 : le prix des écrivains du Sud et des lecteurs
- 00:41:22 : deux heures de lecture, puis écrire la suite
- 00:44:49 : ce qu’il restera d’un écrivain
- 00:47:35 : la postface de La Cécité des rivières
- 00:49:53 : vivre à côté de Cézanne et de Zola
- 00:51:49 : son lieu préféré à Aix-en-Provence
FAQ
Qui est Paule Constant ?
Paule Constant est une romancière née dans le Béarn en 1944, prix Goncourt 1998 pour Confidence pour confidence et membre de l’Académie Goncourt depuis 2013. Elle vit et écrit à Aix-en-Provence, où elle a enseigné à l’Institut d’études françaises pour étudiants étrangers et fondé le Festival des écrivains du Sud. Ses romans se déroulent surtout en Afrique.
Comment se déroule le vote du prix Goncourt ?
Selon Paule Constant, les dix jurés reçoivent environ 400 romans et les lisent sans se les répartir, en échangeant des notes de lecture par courriel. Il faut cinq avis favorables pour qu’un livre entre dans la liste. Le lauréat est souvent celui qui fait consensus, pas forcément le préféré de chacun.
Comment Paule Constant a-t-elle appris qu’elle avait le Goncourt ?
Elle se trouvait à Beyrouth pour un salon du livre, sans téléphone portable. Dans un taxi, vers midi, elle a demandé au chauffeur d’allumer la radio et a entendu son nom. Elle a fait arrêter la voiture pour appeler son éditeur, alors que tout le monde l’attendait.
Qu’est-ce que le Festival des écrivains du Sud ?
C’est un festival littéraire d’Aix-en-Provence fondé par Paule Constant. Il est né des rencontres qu’elle organisait entre écrivains et étudiants étrangers, devenues les Journées des écrivains du Sud, puis un grand festival dont elle est la directrice littéraire. Les auteurs y sont interrogés par d’autres écrivains, et un prix des lecteurs y est décerné.
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