
Esther Teillard a 24 ans, deux romans publiés, et Marseille lui colle à la peau. Au micro de la journaliste Caroline Bindel, la romancière raconte la ville qu'elle a quittée pour Paris, puis retrouvée, et qui lui a donné une écriture directe, charnelle, parfois violente. Elle revient sur Carnes, son premier roman, distingué par le prix Sade et le prix de la Ponche, et sur Fuck Circus, paru chez Grasset, une nuit après une rupture. Une conversation sur la littérature, l'amour et la difficulté de sa génération à se parler.
Marseille, une mère qui étouffe
Dans Cité Radieuse, le podcast de la journaliste marseillaise Caroline Bindel, la romancière Esther Teillard, 24 ans, parle de Marseille, la ville où elle a grandi et qui irrigue ses deux romans. La première image qui lui vient est celle d’un « nœud de bijoux » impossible à démêler : une ville splendide de loin, « vraiment impossible à comprendre » de près, et très difficile à saisir en littérature. Elle la compare à une mère qui serre ses enfants contre elle jusqu’à les étouffer, une ville d’errance où l’on tourne en rond. Elle raconte l’avoir fuie jeune pour Paris, à la recherche d’une forme d’adoption qu’elle n’a pas trouvée dans une ville qu’elle juge froide, et se sentir aujourd’hui presque rejetée quand elle revient. Elle y retourne pourtant toujours et pense y mourir, en reprenant l’expression marseillaise qu’elle aime : « ça pègue ». Pour elle, Marseille est à la fois un port ouvert sur les autres et un esprit resserré sur lui-même. L’arrivée à la gare Saint-Charles résume cette contradiction : la lumière et la mer devant soi, puis très vite la solitude et la galère de ceux qui vivent là. Quant à la Corniche, elle la décrit dans un de ses textes comme « trop blanche ».
C’est cette ville, dit-elle, qui lui a donné sa langue : « Marseille m’a appris à écrire de manière très brutale, très frontale. » Elle refuse le mot « trash » et défend « une éthique de la violence en littérature », une écriture qui peut être dure et tendre à la fois.
De Carnes à Fuck Circus, écrire l’amour empêché
Esther Teillard raconte être venue à l’écriture par la lecture, une lecture « presque charnelle » : elle souligne, apprend par cœur, malmène les livres. Elle apprend en ce moment une page de son autrice favorite, Mireille Havet, qui écrit que vingt ans est « l’âge de l’amertume ». Carnes, son premier roman, que Télérama a décrit selon l’animatrice comme le premier grand roman sur les cagoles, a reçu le prix Sade et le prix de la Ponche, deux distinctions qu’elle aime parce qu’elles se contredisent, à l’image du livre. Fuck Circus, paru en août 2026 chez Grasset, suit une narratrice quittée qui, au lieu de rentrer chez elle, traverse la nuit, d’un bar à la fête, au milieu d’une galerie de personnages. Elle y traite l’amour comme une foi, en citant le « catholicisme amoureux » dont parle Flaubert dans sa correspondance, et décrit une « crise de la tendresse » chez les gens de son âge, liée selon elle aux réseaux sociaux et à la perte d’insouciance. Cette fois, la ville n’est jamais nommée, pour qu’elle ne prenne pas toute la place, mais on reconnaît la Corniche, le Prado ou l’église arménienne. Elle rapporte qu’Emmanuel Mouret, lui-même marseillais, lui a dit ne pas pouvoir tourner à Marseille pour la même raison. Elle parle aussi de ses personnages féminins, ni sages ni irréprochables, et de la relation entre mère et fille, faite d’amour et de rivalité.
Elle évoque enfin sa participation à Mauvais Genres, sur France Culture, consacrée à la paralittérature, qui l’a conduite vers des auteurs moins lus et vers les « oubliées des années folles ». Le questionnaire final la ramène rue du Tapis-Vert, à la fleur d’oranger et aux nuits d’été marseillaises.
Les références de l’épisode
- Carnes : premier roman d’Esther Teillard, prix Sade et prix de la Ponche, disponible au Livre de poche selon l’animatrice.
- Fuck Circus : son deuxième roman, paru en août 2026 chez Grasset.
- Mireille Havet : son autrice favorite, dont elle apprend une page par cœur.
- Flaubert : cité pour l’idée de « catholicisme amoureux » tirée de sa correspondance.
- Emmanuel Mouret : réalisateur marseillais, cité pour son refus de tourner à Marseille.
- Mauvais Genres : émission de France Culture consacrée à la paralittérature, à laquelle elle participe.
- Télérama : cité par l’animatrice à propos de Carnes.
- La gare Saint-Charles : l’arrivée à Marseille, qui résume pour elle les contradictions de la ville.
- La rue du Tapis-Vert : au numéro 44, un lieu de culte partagé en deux où elle va pour penser.
Au fil de l’épisode
- 00:00:44 : présentation d’Esther Teillard et de ses deux romans
- 00:01:38 : Marseille, un nœud impossible à démêler
- 00:02:58 : une ville qui retient et qui étouffe
- 00:03:22 : partir pour ne pas tourner en rond
- 00:04:11 : Paris et la recherche d’une adoption
- 00:05:37 : le sentiment d’être rejetée quand elle revient
- 00:06:54 : venue à l’écriture par la lecture
- 00:08:15 : Mireille Havet et l’âge de l’amertume
- 00:09:27 : la langue que Marseille lui a donnée
- 00:10:24 : une éthique de la violence en littérature
- 00:11:20 : la Corniche, la gare Saint-Charles et les contradictions de la ville
- 00:12:12 : Carnes, le prix Sade et le prix de la Ponche
- 00:14:09 : ne pas chercher à séduire le lecteur
- 00:15:48 : des personnages féminins contradictoires
- 00:17:48 : Fuck Circus, une nuit après une rupture
- 00:19:10 : la crise de la tendresse dans sa génération
- 00:21:25 : la ville natale et l’imbroglio amoureux
- 00:22:46 : pourquoi la ville n’est pas nommée dans Fuck Circus
- 00:24:25 : Emmanuel Mouret, puis l’émission Mauvais Genres
- 00:26:15 : le questionnaire marseillais
- 00:29:14 : combien de romans porte-t-on en soi
FAQ
Qui est Esther Teillard ?
Esther Teillard est une romancière de 24 ans qui a grandi à Marseille. Elle a publié deux romans, Carnes, récompensé par le prix Sade et le prix de la Ponche, puis Fuck Circus, paru en août 2026 chez Grasset. Elle participe aussi à l’émission Mauvais Genres sur France Culture, consacrée à la paralittérature.
De quoi parle Fuck Circus d’Esther Teillard ?
Fuck Circus suit une narratrice quittée par l’homme qu’elle aime qui, au lieu de rentrer chez elle, traverse la nuit au milieu d’une galerie de personnages cabossés. Selon l’autrice, c’est avant tout un texte sur le sentiment amoureux, traité comme une foi, et sur la difficulté de sa génération à se dire les choses.
Pourquoi Marseille n’est-elle pas nommée dans Fuck Circus ?
Esther Teillard explique que Marseille avait pris toute la place dans Carnes, où elle est « la grande reine du roman ». Pour son deuxième livre, elle voulait parler d’abord du sentiment amoureux et d’une froideur contemporaine. La ville reste reconnaissable, par la Corniche, le Prado ou l’église arménienne, sans être nommée.
Comment Marseille a-t-elle influencé l’écriture d’Esther Teillard ?
Selon elle, Marseille lui a appris à écrire de façon brutale et frontale, avec un rapport direct aux corps et à la sexualité. Elle y voit une ville où violence et tendresse se mêlent, au point de ne pas savoir si deux personnes dans la rue se battent ou s’étreignent. C’est ce terrain trouble qui l’intéresse en littérature.
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