
Judith Aziza est historienne, docteure d'Aix-Marseille Université, et a fait de l'histoire de Marseille un sujet populaire par ses livres, ses conférences, ses réseaux sociaux et ses cafés histoire. Dans Ils font Marseille, elle explique comment elle relie recherche universitaire et grand public, puis confronte aux archives plusieurs idées reçues : la rue de la République boudée par les riches, la Marseille entièrement résistante, des quartiers nord qui furent longtemps ceux de l'aristocratie. Elle raconte aussi l'histoire méconnue du refuge, la « galère des femmes ».
Une chercheuse qui remplit les salles
Judith Aziza, historienne née à Marseille et docteure d’Aix-Marseille Université, raconte dans Ils font Marseille comment l’histoire de sa ville est devenue un sujet populaire. Tout commence en février 2016 par de courts articles partagés sur Facebook, puis viennent les cafés histoire, conçus pour que les Marseillais apportent leurs propres témoignages aux chercheurs. La communauté réunie autour de son association compte, selon elle, environ 90 000 personnes, et le dernier café histoire a rassemblé 800 personnes au palais des congrès, avec des universitaires à la tribune. Formée à la communication scientifique pendant sa thèse, puis aux réseaux sociaux, elle insiste sur un point : tout ce qu’elle publie est sourcé, archives et photographes compris. « Ma légitimité en tant qu’historienne et chercheuse, je l’ai », répond-elle à ceux qui la réduisent à une influenceuse ; sa thèse est consultable à la bibliothèque du Congrès américain.
Les témoignages recueillis lors des cafés histoire, comme ceux de familles touchées par la rafle de 1943, constituent pour elle de véritables sources orales.
Résistance, Vieux-Port et clichés marseillais
Sur la Seconde Guerre mondiale, Judith Aziza nuance l’image d’une Marseille uniquement résistante : les plaques de rue rappellent les morts de la Libération, mais une auditrice lui a aussi raconté comment son père, milicien, chassait les résistants. Le quartier le plus chargé d’histoire reste pour elle la rive nord du Vieux-Port, où la ville est née il y a plus de 2 600 ans, restée le cœur de Marseille jusqu’à l’agrandissement voulu par Louis XIV dans les années 1660, et dont la partie sud a été dynamitée par les nazis en 1943. Elle s’attaque au cliché du Marseillais réduit au foot, au pastis et à la pétanque, rappelle que tout le monde ne parle pas comme les personnages de Pagnol, et explique la place de l’Olympique de Marseille par le caractère fédérateur du stade et l’accessibilité du football aux familles modestes.
Elle reconnaît que les causes historiques de cette passion relèvent plutôt des historiens du sport.
Les légendes urbaines à l’épreuve des archives
Judith Aziza raconte comment elle vérifie les récits. Au Canet, la station Alexandre, ancienne huilerie devenue centre d’affaires, passait pour une ancienne gare de triage : aucun rail sur les plans ni sur les photos aériennes de l’IGN. Une archiviste des archives départementales lui a donné l’explication lors d’un café histoire : le bâtiment avait été démonté ailleurs, où il servait de gare de triage, puis remonté sur place. Près des calanques, elle retrace l’histoire du camp du Grand Arénas, où l’on a d’abord regroupé des militaires coloniaux et des travailleurs indochinois, restructuré par l’architecte Fernand Pouillon, puis devenu un camp de transit pour des Juifs marocains en route vers Israël avant de se dégrader en bidonville. Quant à la rue de la République, percée entre 1862 et 1864 pour relier le Vieux-Port au nouveau port de la Joliette, elle n’a jamais été pensée pour la grande bourgeoisie, partie vers le Prado et ses bastides : elle a surtout attiré banques, assurances, courtiers et sièges d’entreprises.
Elle rappelle aussi que, dans les années 1960 et 1970, les Marseillais se battaient pour obtenir un logement en HLM, qui offrait toilettes et salle de bains.
Patrimoine perdu, quartiers nord et galère des femmes
L’historienne regrette les bastides détruites quand le patrimoine n’était pas une priorité municipale, et invite à lever les yeux au-dessus des devantures de la Canebière ou de la rue de Rome. Elle défend les quartiers nord, longtemps habités par l’aristocratie et la haute bourgeoisie, attirées par l’air, le vent et l’eau, avant que l’industrialisation du XIXe siècle ne les pousse vers le sud. Elle cite les bastides qui abritent la mairie des 15e et 16e arrondissements, une église de quartier qui cache une grotte et une place de village, et le dynamisme des associations et des comités d’intérêt de quartier. Enfin, à partir de sa thèse sur l’Hôtel-Dieu, devenu l’hôtel Intercontinental, elle raconte comment des femmes se présentaient en visiteuses pour recruter des malades vers les maisons closes, et l’histoire du refuge, surnommé la « galère des femmes », où l’on enfermait, tête rasée, les femmes jugées déviantes.
Il en reste le nom de la rue du Refuge ; la rue du Déshonneur, par laquelle elles entraient, a été rebaptisée à la demande de ses habitants.
Pour aller plus loin
Les références de l’épisode
- Aix-Marseille Université : où Judith Aziza a obtenu son doctorat.
- Hôtel-Dieu de Marseille : sujet de sa thèse, devenu l’hôtel Intercontinental.
- Rue de la République : percée entre 1862 et 1864 entre le Vieux-Port et la Joliette.
- Camp du Grand Arénas : camp de transit restructuré par Fernand Pouillon, loin du centre, près des calanques.
- Station Alexandre : centre d’affaires du Canet installé dans une ancienne huilerie.
- Rue du Refuge : souvenir de l’hôpital du refuge, la « galère des femmes ».
- Olympique de Marseille : le club dont elle analyse la place dans la ville.
- Borsalino et Taxi : deux films qui, selon elle, témoignent d’un Marseille disparu ou transformé.
- La trilogie de Marcel Pagnol : son classique sur Marseille.
Au fil de l’épisode
- 00:01:05 : la « papesse » de l’histoire de Marseille
- 00:02:30 : des posts Facebook de 2016 aux cafés histoire
- 00:05:01 : relier la recherche et le grand public par les réseaux sociaux
- 00:06:45 : légitimité d’historienne et reconnaissance universitaire
- 00:08:51 : les témoignages des cafés histoire comme sources orales
- 00:11:17 : Marseille sous l’Occupation, entre résistance et collaboration
- 00:12:43 : le Vieux-Port et l’agrandissement de Louis XIV
- 00:13:41 : le plus gros cliché sur les Marseillais
- 00:16:09 : la passion pour l’Olympique de Marseille
- 00:20:25 : les légendes urbaines et la station Alexandre
- 00:23:12 : le camp du Grand Arénas, loin du centre-ville
- 00:26:17 : depuis quand les calanques attirent les promeneurs
- 00:28:31 : la rue de la République, un échec ?
- 00:35:30 : Euroméditerranée et les HLM des années 1960
- 00:40:40 : le patrimoine détruit et les façades du centre-ville
- 00:45:05 : l’appartement de rêve à Marseille
- 00:46:40 : l’histoire méconnue des quartiers nord
- 00:51:02 : l’Hôtel-Dieu et l’hôpital du refuge
- 00:54:22 : ses films sur Marseille
FAQ
Qui est Judith Aziza ?
Judith Aziza est une historienne marseillaise, docteure d’Aix-Marseille Université, auteure de livres sur l’histoire de la ville. Elle a lancé en 2016 une communauté consacrée à l’histoire de Marseille, organise des cafés histoire qui réunissent jusqu’à plusieurs centaines de personnes, et diffuse sur les réseaux sociaux des contenus toujours sourcés. Sa thèse portait sur l’Hôtel-Dieu de Marseille.
La rue de la République à Marseille a-t-elle été un échec ?
Pour Judith Aziza, non. Percée entre 1862 et 1864, la rue n’a jamais été conçue pour la grande bourgeoisie, qui s’installait déjà vers le Prado et dans les bastides du sud. Elle a accueilli des bourgeois, mais surtout des banques, des assurances, des courtiers et des sièges d’entreprises, au cœur de la vie portuaire entre le Vieux-Port et la Joliette.
Qu’était le camp du Grand Arénas ?
Selon Judith Aziza, le camp du Grand Arénas, situé loin du centre près des calanques, a d’abord abrité des militaires coloniaux en attente de rapatriement et des travailleurs indochinois. Restructuré par l’architecte Fernand Pouillon, il est devenu un camp de transit pour des Juifs marocains partant vers Israël, puis a accueilli d’autres familles modestes dans des conditions qui se sont dégradées jusqu’au bidonville dans les années 1960.
Pourquoi les quartiers nord de Marseille étaient-ils des quartiers riches ?
Judith Aziza explique que, jusqu’aux années 1960, l’aristocratie et la haute bourgeoisie marseillaises y possédaient de grands domaines et de petits châteaux. Situés en hauteur, ces quartiers étaient aérés, plus frais et bien pourvus en eau. L’industrialisation, à partir du milieu du XIXe siècle, a poussé les plus riches à vendre leurs terrains et à partir vers le sud.
Qu’était la galère des femmes à Marseille ?
C’est le surnom donné par les Marseillais à l’hôpital du refuge, où l’on enfermait les femmes jugées déviantes : trop affirmées, refusant un mariage arrangé ou sans dot. Elles y avaient la tête rasée et étaient astreintes à la couture et au filage, dans un régime proche de la prison. Il en reste le nom de la rue du Refuge.
SUCCÈS STORY MARSEILLAISE : LA MARQUE QUE LES PURISTES DE LA SNEAKERS S’ARRACHENT (SAISON)
11 Oct
NÉGOCIATIONS, TENSIONS, MERCATO : LE BRAS DROIT DE PAPE DIOUF RACONTE L’HISTOIRE CACHÉE DE L’OM
6 Oct
MARIN POMPIER DE MARSEILLE BRULÉ VIF EN INTERVENTION : DÉCOUVREZ L’HISTOIRE DE FRÉDÉRIC MAGGIANI
27 Sep
DANS QUEL ÉTAT EST LA DROITE D’AUJOURD’HUI ? VALÉRIE BOYER, SÉNATRICE LR BOUCHES-DU-RHONE
24 Sep
LE CLAN DES DOCKERS : CE QU’ON NE VOUS DIT PAS SUR LA CORPORATION LA PLUS PUISSANTE DE MARSEILLE
20 Sep
LA MARONAISE : 20 ANS APRÈS SA FERMETURE, IL NOUS RACONTE TOUS LES SECRETS DE CETTE BOITE MYTHIQUE
13 Sep
PLUS BELLE LA VIE, MARIAGE HOMOSEXUEL, AGRESSIONS : LAURENT KÉRUSORÉ NOUS RACONTE SON PARCOURS
6 Sep
ÉVASION DES BAUMETTES EN HÉLICOPTÈRE : UN SCÉNARIO DIGNE DES PLUS GRANDS FILMS POLICIERS
30 Août
LES SECRETS DU GRAND BANDITISME RACONTÉS PAR UN ANCIEN ENQUÊTEUR DE LA POLICE JUDICIAIRE !
9 Août
ALEXANDRE MAZZIA NOUS DÉVOILE LES SECRETS DE LA GRANDE GASTRONOMIE FRANÇAISE
2 Août
UN RABBIN DANS LES QUARTIERS NORD : SON MESSAGE DE PAIX
26 Juil
IL A SÉQUESTRÉ LA FILLE D’UN MILLIARDAIRE ITALIEN PENDANT 74 JOURS, ILS ENTRETIENNENT UNE RELATION
19 Juil
La Commune de 1871
9 Oct
U Casteddu di Roccapina | Episode 2 – Lochi di Mimoria
7 Oct
St Drezery, Le Colombiou de Drazeli
6 Oct
Vendargues, l’Eldorado des plateaux
6 Oct
Clapiers, l’écrin des pins
6 Oct
Vannina Bruna, présidente de l’association « A casa di Zia Mattea »
5 Oct
ÉTRANGE LIEN ENTRE MINIJUPE ET LES VENTES DE PERLES DE CULTURE
5 Oct
Marseille, ville Phénicienne ?
25 Sep
En passant par la Rue de la Carreterie
24 Sep
Giampaolo da Leca & Rinuccio della Rocca | Partie 1/3 – Episode 6 – Eròi di a Storia
23 Sep
MARIAGE ENTRE FEMMES EN 1963, ELLES SONT INCULPÉES POUR UNE AUTRE RAISON !
21 Sep
N°262 U PUNENTE 2
17 Sep
