
Pour clore la cinquième saison de Cartel Nord, consacrée au rôle du politique face au narcotrafic, La Provence a réuni quatre acteurs autour d'Olivier Biscaye, directeur de la rédaction : le procureur de la République de Marseille Nicolas Bessone, le policier syndicaliste Eddy Sid, la sociologue Anne Kletzlen et l'addictologue Michaël Bazin. Un quart de l'activité pénale du tribunal, la cocaïne partout, des tueurs de plus en plus jeunes : ils dressent le constat, puis confrontent leurs pistes, de la loi de 2025 à la prise en charge des consommateurs.
Un marché massif, une emprise qui déborde de Marseille
Dans cet épisode bonus de Cartel Nord, le podcast de La Provence écrit et raconté par Eric Miguet et Jean-Guillaume Bayard, Olivier Biscaye anime un débat sur une question : comment sortir du piège du narcotrafic ? Le procureur de la République de Marseille, Nicolas Bessone, pose d’emblée un chiffre : un quart de l’activité pénale du tribunal de Marseille concerne les stupéfiants, contre 12 à 13 % dans les juridictions des autres grandes villes. Il parle d’une « contre-société » et d’un phénomène de cartélisation, fait d’alliances d’intérêts et de « départements » spécialisés (tireurs, importation, corruption, blanchiment), qui se diffuse jusque dans des villes moyennes. Eddy Sid, porte-parole du syndicat Unité SGP-Police FO, décrit des trafiquants marseillais installés sur tout le territoire national et jusqu’en Belgique, « plus puissants que jamais ». La sociologue Anne Kletzlen nuance : on peut parler de cartélisation, pas de mafia, et les règlements de comptes, qui ont atteint un pic de 49 en 2023, varient selon l’état des marchés, comme dans les années 80. Elle rappelle le passé portuaire de la ville pour expliquer l’ancienneté des trafics.
Pour l’addictologue Michaël Bazin, chef du service d’addictologie de l’hôpital d’Allauch, la baisse des règlements de comptes tient peut-être aussi au fait que le marché est si vaste qu’il « y a de la place pour tout le monde ».
Cocaïne, réseaux sociaux et jeunesse sans horizon
Michaël Bazin décrit un « tsunami de la cocaïne » constaté depuis quinze ans dans les services d’addictologie, une consommation qui traverse toutes les classes sociales et des patients souvent polyconsommateurs, avec le duo alcool et cocaïne. Eddy Sid note que le prix du gramme a été divisé par deux en dix ans et que la livraison commandée en ligne touche de nouveaux publics, dont des cadres. Le procureur évoque environ 80 points de deal actifs à Marseille et une criminalité « ubérisée » qui recrute guetteurs et tueurs sur les réseaux sociaux et blanchit par les cryptomonnaies. Tous s’accordent sur le rajeunissement des tueurs, souvent mineurs. Anne Kletzlen y voit une « production sociale » : ruptures scolaires, précarité, familles dépassées, quête d’existence nourrie par les réseaux sociaux. Nicolas Bessone décrit des jeunes qui se voient « comme des vieillards » à 25 ans et appelle à déconstruire un imaginaire où l’on ne propose aux jeunes des cités que le football, le rap ou le trafic.
Eddy Sid plaide pour un « continuum de sécurité » associant parents, école et éducateurs, notamment de nuit, et pour la valorisation des réussites issues des quartiers populaires.
Banalisation, soin et répression
Sur la banalisation, le procureur cite des clips éducatifs réalisés avec la protection judiciaire de la jeunesse et reprend la formule d’un ancien ministre de la Justice selon laquelle le joint fumé chez soi le samedi soir « a le goût du sang ». Michaël Bazin renvoie à la lettre qu’Antonin Artaud adressait au législateur à propos de la loi de 1916, où il distinguait déjà consommateurs malades et consommateurs « voluptueux ». Il plaide pour que l’on parle davantage du problème et pour articuler répression et accès aux soins, comme l’avait esquissé la loi de 1970. Anne Kletzlen juge que cette loi a surtout ciblé les milieux populaires. Nicolas Bessone estime que l’usager dépendant doit « prioritairement être soigné et éventuellement être réprimé », pour réduire la taille du marché. Interrogé sur l’avenir si rien ne change, il évoque un risque corruptif et de contre-société frontalement opposée à l’État, tout en précisant n’avoir aucune enquête établissant une infiltration du politique.
Eddy Sid cite l’exemple d’un trafiquant italien qui avait corrompu tout un conseil municipal près de Rome ; Michaël Bazin rappelle une affaire d’espionnage liée à l’opium à Toulon en 1908.
Loi de 2025, légalisation et politique de la ville
Michaël Bazin observe qu’autant de patients sont soignés pour des substances légales, l’alcool en premier lieu, que pour des substances illégales : le statut d’un produit ne règle donc pas, selon lui, les problèmes d’addiction. Le procureur, opposé à la légalisation, juge qu’il y aurait « toujours un marché parallèle », pour la cocaïne comme pour une résine de cannabis très fortement dosée. Il défend la loi du 13 juin 2025 : un parquet national dédié, des pouvoirs renforcés pour les douanes, une législation anti-blanchiment améliorée, des quartiers de haute sécurité qui coupent les trafiquants de l’extérieur, des cours d’assises spéciales et l’extension du statut de collaborateur de justice. Eddy Sid réclame davantage de saisies de biens, un travail sur l’argent recyclé à l’étranger et sur les ports, et plus d’effectifs. Anne Kletzlen insiste sur le volet social : désenclaver les quartiers, créer des emplois et repenser l’urbanisme, car « on ne peut pas faire que des ghettos ».
Interrogés sur l’avenir, les invités le voient « gris clair » ; Nicolas Bessone conclut, en citant Winston Churchill, que ce n’est pas la fin mais « la fin du commencement ».
Les références de l’épisode
- Cartel Nord : le podcast de La Provence consacré au narcotrafic marseillais, dont c’est un épisode bonus de la cinquième saison.
- La Provence : le quotidien qui produit le podcast et organise le débat.
- Loi du 13 juin 2025 : la loi contre le narcotrafic, adoptée selon le procureur quasiment à l’unanimité des deux chambres.
- Loi de 1970 : première grande loi française sur les stupéfiants, qui ouvre une voie répressive et une voie sanitaire.
- Antonin Artaud : auteur d’une lettre au législateur sur la loi de 1916 citée par l’addictologue.
- Hôpital d’Allauch : l’établissement où Michaël Bazin dirige le service d’addictologie.
- Unité SGP-Police FO : le syndicat de police dont Eddy Sid est porte-parole.
Au fil de l’épisode
- 00:00:22 : la cinquième saison et le rôle du politique
- 00:01:37 : présentation du débat et des quatre invités
- 00:03:18 : un quart de l’activité pénale du tribunal de Marseille
- 00:04:50 : Marseille, précurseur d’un phénomène national
- 00:06:44 : des trafiquants marseillais installés partout, selon la police
- 00:08:34 : cartel ou mafia
- 00:09:35 : le regard de la sociologue sur les règlements de comptes
- 00:11:53 : le constat de l’addictologue
- 00:13:33 : le tsunami de la cocaïne
- 00:14:50 : 80 points de deal et la baisse des règlements de comptes
- 00:17:25 : le rajeunissement des tueurs
- 00:17:49 : un gramme de cocaïne deux fois moins cher
- 00:20:09 : le rôle des réseaux sociaux
- 00:21:20 : l’État absent ou omniprésent
- 00:23:42 : la fin de la police de proximité
- 00:26:09 : une jeunesse sans horizon
- 00:29:50 : déconstruire l’imaginaire du trafic
- 00:32:06 : une société de l’immédiateté et la santé mentale
- 00:35:47 : des consommateurs de tous les milieux
- 00:37:40 : la féminisation des trafics
- 00:38:23 : comment sortir du piège, la banalisation
- 00:42:55 : la lettre d’Antonin Artaud
- 00:44:37 : la loi de 1970 en débat
- 00:47:41 : les risques si rien ne change
- 00:51:28 : une affaire d’opium à Toulon en 1908
- 00:54:35 : répression et soin, deux voies jamais tranchées
- 00:56:31 : la légalisation vue par l’addictologue
- 00:58:01 : le procureur contre la légalisation
- 00:59:29 : la loi du 13 juin 2025 et ses outils
- 01:03:03 : ce qui manque selon la police
- 01:06:01 : le volet social et l’urbanisme
- 01:09:34 : combien de temps pour sortir du piège
- 01:15:39 : « la fin du commencement »
FAQ
Quelle place le narcotrafic occupe-t-il au tribunal de Marseille ?
Selon le procureur de la République de Marseille, Nicolas Bessone, un quart de l’activité pénale du tribunal concerne les stupéfiants, de la vente quotidienne aux règlements de comptes. Dans les juridictions des autres grandes villes, cette part se situe entre 12 et 13 %, soit environ deux fois moins qu’à Marseille.
Pourquoi parle-t-on de cartélisation du narcotrafic à Marseille ?
Le procureur explique qu’on n’y trouve pas une organisation pyramidale de type mafieux, mais des alliances d’intérêts mouvantes, organisées par « départements » : tireurs, importation, corruption, blanchiment. La sociologue Anne Kletzlen accepte le terme de cartélisation tout en refusant celui de mafia, faute de contours clairement établis.
La légalisation du cannabis permettrait-elle de sortir du narcotrafic ?
Les invités en doutent. L’addictologue Michaël Bazin constate qu’autant de patients sont soignés pour l’alcool, légal, que pour des drogues illégales. Le procureur Nicolas Bessone estime qu’un marché parallèle subsisterait pour la cocaïne, l’héroïne ou une résine de cannabis très dosée. Le syndicat de police d’Eddy Sid se dit contre.
Que prévoit la loi du 13 juin 2025 contre le narcotrafic ?
Selon le procureur, elle crée un parquet national dédié, renforce les pouvoirs des douanes et la lutte contre le blanchiment, ouvre des quartiers pénitentiaires étanches pour couper les trafiquants de l’extérieur, institue des cours d’assises spéciales composées de magistrats professionnels et étend le statut de collaborateur de justice à des auteurs ou commanditaires de crimes de sang.
Quelles solutions sociales propose la sociologue Anne Kletzlen ?
Anne Kletzlen estime que le narcotrafic s’enracine dans des réalités sociales et territoriales. Elle plaide pour désenclaver les quartiers et les sortir de la stigmatisation, créer des emplois, renforcer la politique de la ville et repenser l’urbanisme pour recréer du lien et du contrôle social, en coordination avec la police.
Saison 5 – Un sénateur face au narcotrafic (5/5)
31 Mar
Saison 5 – Le laboratoire marseillais (4/5)
24 Mar
Saison 5 – La bifurcation (3/5)
17 Mar
Saison 5 – Haro sur l’héro (2/5)
10 Mar
Saison 5 – Le choc Kessaci (1/5)
3 Mar
Saison 4 – Un juge face au narcotrafic (6/6)
19 Nov
Saison 4 – L’heure du jugement (5/6)
12 Nov
Saison 4 – Coup de tonnerre sur le procès (4/6)
5 Nov
Saison 4 – Une procureure face au réseau (3/6)
29 Oct
Saison 4 – Le procès Achouri (2/6)
22 Oct
Saison 4 – Le procès de la peur (1/6)
15 Oct
Saison 3 – Une juge face au réseau de la Tour K (6/6)
9 Juil
#56 : Du PACS amical au baptême civil : l’amitié bientôt reconnue par le droit ?
4 Nov
CAMBRIOLEURS MALADROITS ARRÊTÉS
2 Nov
VOLEURS ARRÊTÉS À CAUSE DE LEURS MAINS SALES.
19 Oct
ÉVASION DES BAUMETTES EN HÉLICOPTÈRE : UN SCÉNARIO DIGNE DES PLUS GRANDS FILMS POLICIERS
30 Août
Au cœur du temple de la contrefaçon
30 Juin
Procès Yoda : les prémices d’une guerre de territoire
19 Mai
100 BRAQUAGES, 20 PRISONS DIFFÉRENTES, ANCIEN MEMBRE DU FLNC : MICHEL UCCIANI TÉMOIGNE SUR LE MILIEU
10 Mai
COMMENT DÉFENDRE UN MONSTRE ? L’AVOCATE DE DOMINIQUE PELICOT RÉPOND SANS FILTRE
26 Avr
#53: La sexualité définit-elle le couple ?
17 Avr
#52: Souveraineté économique : la bascule française ? Partie 2
7 Avr
#52: Souveraineté économique : la bascule française ? Partie 1
7 Avr
ARGENT, SANG ET TRAHISON : LA VÉRITÉ BRUTE SUR LE TRAFIC À MARSEILLE
1 Avr

