Podcast Méditerranée.

#26 Ouvrir les perspectives et les imaginaires comme force d’agir des artistes avec Dalila Dalléas Bouzar

avec Dalila Dalléas Bouzar

Dalila Dalléas Bouzar, peindre l'Algérie, le corps et l'invisible

Dalila Dalléas Bouzar, artiste née à Oran, peintre, brodeuse et performeuse, est l'invitée d'Eugénie Lefebvre dans Le.s Sensible.s. Elle explique comment l'Algérie, les peintures rupestres du Tassili et les Femmes d'Alger de Delacroix traversent son œuvre. Elle parle aussi de sa série Princesse, peinte d'après des photographies de la guerre d'Algérie, des entités qui surgissent dans ses tableaux, de sa méfiance envers l'idée de réparation et de ses performances, qu'elle appelle le « cognement de l'invisible ».

Peindre l’Algérie, du Tassili aux Femmes d’Alger

Dans Le.s Sensible.s, art et mondes sensibles, Eugénie Lefebvre reçoit l’artiste Dalila Dalléas Bouzar, peintre, dessinatrice, brodeuse et performeuse née à Oran et arrivée en France vers l’âge de deux ans. Formée d’abord à la biologie, elle découvre la peinture lors d’un atelier à Berlin puis entre aux Beaux-Arts de Paris. L’entretien part de l’Algérie, « mon pays natal », qu’elle a appris à connaître au-delà du cercle familial en y retournant pour travailler. Elle raconte sa découverte des peintures rupestres du Tassili, qu’elle date du Néolithique, et ce qu’elle y a trouvé : un ancrage de l’Algérie dans un temps très long, « avant l’histoire », et dans l’Afrique. Ces figures ont nourri le Vaisseau infini, grande broderie noire suspendue en demi-cercle, réalisée avec des brodeuses en Algérie et présentée en 2023 au Palais de Tokyo, avec un cœur dessiné au sol et un rituel d’ouverture. Elle explique aussi pourquoi elle revient régulièrement aux Femmes d’Alger de Delacroix, vues enfant au Louvre : une manière de se confronter à un grand peintre, de s’inscrire dans sa lignée et d’apprendre la peinture, version après version, comme une spirale.

C’est la peinture, dit-elle, et non le dessin qu’elle pratique depuis toujours, qui l’a fait se reconnaître artiste.

Des entités, des princesses et le refus de la « réparation »

Dalila Dalléas Bouzar évoque les « entités » qui apparaissent dans ses tableaux, nées de ses carnets de dessin intimes, longtemps gardées secrètes : une scène de rêve dans le Vaisseau infini, puis le groupe de personnages en marche dans la montagne de Citoyens du monde, présenté en 2026 au festival toulousain Le Nouveau Printemps. Elle revient sur sa série Princesse (2015-2016), portraits à l’huile peints d’après les photographies d’identité réalisées pendant la guerre d’Algérie par Marc Garanger, alors soldat. Son choix était net : ne pas répéter l’humiliation visible sur les photos, mais montrer « la dignité, la résistance, la beauté » de ces femmes, qui se voyaient peut-être comme des résistantes plutôt que comme des victimes. Elle se méfie pourtant du mot « réparation », devenu selon elle une injonction faite aux artistes, et défend plutôt la force de l’imaginaire, qui ouvre « de nouvelles perspectives », à rebours de toute pensée unique.

Pour elle, une image n’est jamais anodine : elle agit sur le présent, sur le futur et même sur la façon de raconter le passé.

Le rituel comme « cognement de l’invisible »

Dans la dernière partie, l’artiste parle de ses performances, qu’elle ne conçoit pas comme des spectacles mais comme des actes symboliques, toujours collectifs, avec un langage qu’elle a inventé faute d’avoir été initiée à des rituels. Elle les appelle le « cognement de l’invisible » : frapper à une porte pour qu’elle s’ouvre. Elle insiste sur le fait que cette pensée vient de sa formation scientifique et d’une réflexion sur la matière, non d’une croyance héritée. À la question finale d’Eugénie Lefebvre, inspirée par la « crise de la sensibilité » décrite par le philosophe Baptiste Morizot, elle répond qu’il faut faire confiance aux enfants, écouter ceux que l’on dit fous, et redonner au corps sa juste place.

« Ce qui peut nous libérer, c’est notre corps », conclut-elle.

Pour aller plus loin

Les références de l’épisode

  • Tassili : site algérien de peintures rupestres qu’elle a découvert et reproduit dans ses broderies.
  • Vaisseau infini : installation brodée présentée en 2023 au Palais de Tokyo, ouverte par un rituel.
  • Femmes d’Alger : tableau de Delacroix dont elle peint régulièrement sa propre interprétation.
  • Série Princesse : portraits à l’huile peints en 2015 et 2016 d’après des photographies de la guerre d’Algérie.
  • Marc Garanger : photographe, soldat pendant la guerre d’Algérie, auteur des photos d’identité à l’origine de la série Princesse.
  • Citoyens du monde : œuvres présentées en 2026 au festival Le Nouveau Printemps, à Toulouse.
  • Baptiste Morizot : philosophe dont la notion de « crise de la sensibilité » inspire la question finale du podcast.

Au fil de l’épisode

  • 00:01:00 : présentation du parcours de l’artiste
  • 00:03:06 : la rencontre avec le Vaisseau infini au Palais de Tokyo
  • 00:05:24 : l’Algérie, pays natal et paysage intérieur
  • 00:09:06 : la découverte des peintures rupestres du Tassili
  • 00:13:07 : réinterpréter les Femmes d’Alger de Delacroix
  • 00:17:36 : la peinture, ce qui l’a fait devenir artiste
  • 00:21:23 : la matière, l’incarnation et le spirituel
  • 00:25:09 : l’obsession du corps et les deux façons de dessiner
  • 00:27:49 : les entités qui apparaissent dans ses tableaux
  • 00:32:05 : montrer une scène de rêve, l’autocensure de l’artiste
  • 00:36:59 : la série Princesse et les photos de la guerre d’Algérie
  • 00:41:56 : la méfiance envers le mot « réparation »
  • 00:42:42 : la force subversive de l’imaginaire
  • 00:47:54 : la performance et le langage symbolique
  • 00:52:34 : le « cognement de l’invisible »
  • 00:56:14 : éveiller le monde au sensible

FAQ

Qui est Dalila Dalléas Bouzar ?

Dalila Dalléas Bouzar est une artiste née à Oran, arrivée en France enfant, formée à la biologie puis aux Beaux-Arts de Paris. Elle peint, dessine, brode et réalise des performances. Son travail interroge l’histoire de l’Algérie, le corps et les représentations, à travers des portraits de guerrières, de princesses et de sorcières, et des installations comme le Vaisseau infini.

Qu’est-ce que le Vaisseau infini ?

C’est une installation présentée en 2023 au Palais de Tokyo : une grande broderie noire suspendue en demi-cercle, réalisée avec des brodeuses en Algérie, qui reprend notamment des figures des peintures rupestres du Tassili. Un cœur était dessiné au sol en son centre, et l’artiste l’a ouverte au public par un rituel.

Qu’est-ce que la série Princesse ?

La série Princesse, peinte en 2015 et 2016, réunit des portraits à l’huile réalisés d’après les photographies d’identité prises par Marc Garanger pendant la guerre d’Algérie. Dalila Dalléas Bouzar y a choisi de ne pas reproduire l’humiliation de ces images et de montrer au contraire la dignité, la résistance et la beauté des femmes photographiées.

Que veut dire le « cognement de l’invisible » ?

C’est le nom que Dalila Dalléas Bouzar donne au but de ses performances rituelles. Comme on frappe à une porte, le rituel ouvre un espace pour que l’invisible puisse répondre. Elle les conçoit comme un langage symbolique, collectif, qui s’adresse à ce que chacun comprend sans l’analyser, et non comme un spectacle.

Le.s Sensible.s, art et mondes sensibles

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