
Photographe du collectif Tendance Floue, Yohanne Lamoulère vit et travaille dans le nord de Marseille depuis sa sortie de l'école d'Arles. Elle raconte une photographie intuitive, faite avec le même appareil depuis ses débuts, et le tournant des effondrements de la rue d'Aubagne, qui l'a menée vers la fiction et vers son film L'Œil noir. Elle parle aussi de sa mère, de la ségrégation sociale de la ville et de la confiance qu'elle souhaite aux jeunes femmes photographes.
Une photographe du ventre, du nord de Marseille
Yohanne Lamoulère, photographe de 45 ans installée dans le nord de Marseille et membre du collectif Tendance Floue, revient dans Marseille Créative sur vingt ans de photographie. Elle se dit nîmoise, parce que c’est la ville où elle a vécu le plus longtemps, a passé son adolescence aux Comores, puis étudié deux ans à Montpellier et trois ans à l’école de photographie d’Arles, choisie parce qu’elle était « chez moi, dans la partie sud ». Son mémoire porte sur les saisonniers agricoles migrants et devient un premier livre à 23 ans. Son arrivée à Marseille tient du hasard heureux : un atelier à Cap 15, lieu artistique de Saint-Antoine, un petit travail dans le cinéma et une rencontre de bar. Elle décrit une photographie « simple dans le sens naturaliste », sans lumière artificielle, faite depuis toujours avec le même Rolleiflex pour son travail personnel, tandis que les commandes passent par le numérique : une façon de séparer l’espace de liberté de celui qui rapporte de l’argent. « Je suis plus une photographe du ventre qu’une photographe cérébrale », résume-t-elle. Elle raconte aussi avoir compris tard qu’on ne fait que parler de soi en photographiant : ses parents agriculteurs, une exploitation faite de caravanes et d’un hangar, puis la périphérie de Nîmes expliquent selon elle son attirance pour les lieux et l’identité de quartier.
Elle travaille « par obsession » : des lieux, des corps, des situations.
De la rue d’Aubagne à la fiction
Issue de la photographie documentaire, elle situe un tournant en 2018, au moment des effondrements de la rue d’Aubagne. Elle dit avoir ressenti une colère face à ce qu’elle considère comme des années de mensonges des élites de la ville : la vision romantique des logements précaires est devenue « meurtrière ». Elle s’autorise alors la fiction, mêle récits documentaires et images rejouées, pour que le public ne sache plus vraiment ce qu’il regarde. Ce mouvement aboutit à L’Œil noir, film muet de 17 minutes produit par Judith Lévy (Les Films du Bal), né de son obsession pour un rond-point du 14e arrondissement, face au ZEF, scène nationale de Marseille. Elle l’a écrit sur une île du delta du Rhône où elle a vécu pendant les années Covid, d’où elle a construit avec des déchets une barge pour remonter le fleuve. Le tournage est organisé avec une égalité de salaire et des jeunes qu’elle photographie depuis des années, comme Cherine, de la Bricarde, qui lui confie avoir toujours été obsédée elle aussi par les ronds-points. Le film se termine sur un feu d’artifice ; elle le voit comme le condensé de ses obsessions.
Une exposition liée au film est présentée au ZEF.
Une ville qui préfigure et qui sépare
Yohanne Lamoulère n’a jamais vécu au centre-ville : Saint-Antoine, la Calade, la Viste, l’Estaque. Elle se sent légitime à photographier cette partie de la ville, pas Noailles, et rassurée par la périphérie. Son atelier préféré était chez sa mère, Yasmine, qui lui présentait des gens, dont Rita, l’une des actrices du film, et qu’elle appelle son « meilleur fixeur ». Pour elle, Marseille « préfigure des choses » et pose à la société des questions qu’elle se posera deux ou trois ans plus tard ; elle l’a aussi « détruite », parce que la ville est socialement très ségréguée et qu’elle ne veut plus passer, dans la même journée, d’un adolescent abandonné à une séance photo de commande. Elle regrette que la banlieue ait peu été photographiée de près, contrairement au cinéma, et invite les jeunes femmes photographes à « aller plus vite » qu’elle et à se faire confiance. Sa prochaine exposition, collective, à la Friche la Belle de Mai, porte sur les marching bands d’Atlanta.
Elle conclut en citant Gilles Favier : la photographie, « c’est un morceau de papier », ce qui compte, « c’est le chemin ».
Yohanne Lamoulère nous recommande…
- 1, 2, 3 Soleil, de Bertrand Blier : « le film sur Marseille », tourné en grande partie à Castellane, qu’elle revoit régulièrement.
- La Renaude, de Gilles Favier : le travail photographique sur une cité marseillaise qui l’a accompagnée quand elle débutait.
- Isudine : un jeune photographe qui travaille sur la communauté comorienne.
- Marseille Ville Propre : un roman érotique qui mêle sexualité et grève des éboueurs à Marseille.
- Couscous aux Puces : sa table habituelle avec son meilleur ami.
- Le cinéma l’Alhambra : selon elle le meilleur cinéma de Marseille.
- Le ZEF : la scène nationale de Marseille, qu’elle tient pour le meilleur théâtre de la ville.
- TroubleMakers : le groupe marseillais qu’elle écoute la nuit sur la rocade.
Pour aller plus loin
- Les livres de Yohanne Lamoulère sur le site de Tendance Floue
- Le compte Instagram de Marseille Créative
Les références de l’épisode
- Tendance Floue : le collectif de photographes dont elle fait partie.
- L’Œil noir : son film muet de 17 minutes, tourné autour d’un rond-point du 14e arrondissement.
- Regarde tout t’es mort, Faux bourgs, Renault 12, Virage, Les blés d’or : ses livres de photographies.
- Effondrements de la rue d’Aubagne : en 2018, le tournant qui l’a amenée à la fiction.
- Jean-Bernard Marlin : réalisateur de Shéhérazade, devenu un ami après une interview croisée pour Libération.
- Judith Lévy : productrice de L’Œil noir.
- Libération : le quotidien pour lequel elle travaille beaucoup.
- Friche la Belle de Mai : lieu de sa prochaine exposition, sur les marching bands d’Atlanta.
- École de photographie d’Arles : où elle a étudié trois ans.
Au fil de l’épisode
- 00:01:25 : présentation, Tendance Floue et un rapport assumé au mensonge
- 00:02:09 : Nîmes, les Comores, Montpellier et l’école d’Arles
- 00:03:07 : une arrivée « rocambolesque » à Marseille
- 00:04:41 : un univers simple et naturaliste, le Rolleiflex
- 00:05:30 : séparer travail de commande et travail personnel
- 00:07:53 : parler de soi en creux, l’enfance et l’identité de quartier
- 00:10:38 : travailler par obsession
- 00:11:01 : les effondrements de la rue d’Aubagne et le passage à la fiction
- 00:13:31 : où voir son travail, l’exposition sur les marching bands d’Atlanta
- 00:14:23 : L’Œil noir, un film muet né d’un rond-point
- 00:17:11 : un tournage collectif et une égalité de salaire
- 00:19:59 : Cherine, Rita et les personnages du film
- 00:22:03 : le lieu de travail, une maison sans internet et l’atelier chez sa mère
- 00:26:26 : Marseille, une ville qui préfigure et qui sépare
- 00:32:23 : la banlieue peu représentée en photographie
- 00:33:58 : ses références, 1, 2, 3 Soleil et Gilles Favier
- 00:34:33 : ses habitudes, les Puces et la disparition des lieux
- 00:37:35 : le portrait chinois de Marseille
- 00:40:55 : la mémoire du photographe et les photos ratées
- 00:43:08 : son message aux jeunes femmes photographes
FAQ
Qui est Yohanne Lamoulère ?
Yohanne Lamoulère est une photographe de 45 ans, membre du collectif Tendance Floue, installée dans le nord de Marseille. Formée à l’école de photographie d’Arles, issue de la photographie documentaire, elle travaille notamment pour Libération et a publié plusieurs livres, dont Faux bourgs et Les blés d’or.
Qu’est-ce que le film L’Œil noir ?
L’Œil noir est un film muet de 17 minutes écrit par Yohanne Lamoulère et produit par Judith Lévy. Il se déroule sur une journée autour d’un rond-point du 14e arrondissement de Marseille, avec des jeunes qu’elle photographie depuis longtemps, et parle de la manière dont chacun tourne en rond. Il se termine sur un feu d’artifice.
Pourquoi les effondrements de la rue d’Aubagne ont-ils changé son travail ?
Selon elle, les effondrements de 2018 ont rendu « meurtrière » la vision romantique qu’elle avait des logements précaires de Marseille. En colère, elle a décidé à son tour de « mentir » en photographie, en mêlant récits documentaires et images de fiction, pour que le spectateur s’interroge sur la nature de ce qu’il regarde.
Où voir le travail de Yohanne Lamoulère à Marseille ?
Au moment de l’enregistrement, une exposition liée à L’Œil noir est présentée au ZEF, scène nationale de Marseille. Elle annonce aussi une exposition collective à la Friche la Belle de Mai sur les marching bands d’Atlanta, et ses livres sont présentés sur le site du collectif Tendance Floue.
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