
Theo Guicheron Lopez, sculpteur et poète né à Paris en 1991, a passé plusieurs mois en résidence aux Ateliers de La Madeleine à Arles en 2026, avant une exposition aux thermes de Constantin intitulée « Là où le sol peut fondre ». Au micro d'Eugénie Lefebvre, il raconte ses années d'ouvrier agricole sous les canicules, son attachement aux lieux, son obsession pour le bitume et les sols artificialisés, et une méthode singulière : écrire avant de sculpter, sans jamais dessiner.
De la terre des champs au bitume des villes
Dans Le.s Sensible.s, le podcast d’Eugénie Lefebvre produit avec les Ateliers de La Madeleine à Arles, le sculpteur et poète Theo Guicheron Lopez revient sur près de huit ans passés comme ouvrier agricole dans le sud de la France et de l’Europe. Il raconte des canicules où, selon lui, la température approchait les 50 degrés, et des drames dans les champs qui l’ont amené à réfléchir à « l’habitabilité du monde ». Né à Paris, il décrit un attachement profond à certains lieux : la notion de topophilie, l’amour d’un lieu, évoquée par Eugénie Lefebvre à partir de Gaston Bachelard, traverse l’échange. Il cite trois lieux qui l’ont bouleversé, dont Arles, où il a vécu, et Cordoue, en Andalousie, et préfère parler de « pays » plutôt que de villes.
De là naît son obsession pour le bitume, découvert dans les restes laissés en fin de chantier à Marseille : « le bitume, c’est notre pierre à nous », dit-il, une matière dont personne ne parle et qui vient du pétrole, l’une des matières les plus conflictuelles du monde.
Des sculptures teintes de noir
L’essentiel de son travail est une sculpture du bois. Il a d’abord incrusté dans des racines des fragments de bitume soulevés par les arbres, sans jamais casser le sol pour les prendre, comme si l’arbre lui-même montrait qu’on ne va pas dans la bonne voie. Il tient à connaître la provenance de chaque bois, des racines de buis ramassées en garrigue aux bois dont il connaît l’histoire. Il teint ses sculptures de noir et ne laisse apparaître que quelques lignes de bois, comme un sol fertile recouvert de bitume, et a abandonné l’acrylique parce qu’elle vient elle aussi du pétrole. Ses formes, de plus en plus fines, puisent dans la sculpture gothique découverte en Allemagne, la typographie, le design et la lutherie, qu’il a apprise auprès d’un ami luthier.
Il ne dessine pas : il lit, écrit, puis une image lui vient « en flash » et il sculpte mentalement, souvent assis dans un cloître, comme celui d’Arles.
Pointer le sol, retrouver l’eau
Plusieurs de ses sculptures reprennent la forme du repère de localisation des cartes, une goutte terminée par une pointe. Pour lui, ce symbole qui désigne un seul point efface la complexité d’un lieu et de sa mémoire ; ses sculptures veulent au contraire pointer le sol pour qu’on le regarde. Il explique avoir présenté une grande installation où ces formes pointaient une minuscule carotte de bitume, avant de décider d’arrêter de travailler ce matériau, jugé toxique. Il regrette aussi d’avoir vu la Terre photographiée depuis l’espace, une image qui, selon lui, appauvrit l’imaginaire et efface la pluralité des visions du monde.
À la question de ce qui pourrait réveiller notre sensibilité, il répond par un mot : l’eau. Il rappelle avoir vu des cueilleurs souffrir du manque d’eau lors des canicules de 2023 et cite l’un de ses textes : « le bitume est le lit des rivières asséchées qui forment nos rues ».
Pour aller plus loin
Les références de l’épisode
- Ateliers de La Madeleine : lieu de résidence d’artistes à Arles, où Theo Guicheron Lopez a travaillé au premier semestre 2026.
- Thermes de Constantin : anciens bains romains du IVe siècle, à Arles, où se prépare son exposition de juillet 2026.
- Là où le sol peut fondre : titre de l’exposition, tiré de l’un de ses textes.
- Gaston Bachelard : philosophe dont La Poétique de l’espace est citée à propos de la topophilie.
- Cordoue : ville d’Andalousie, l’un des trois lieux qui ont provoqué chez lui un choc émotionnel.
Au fil de l’épisode
- 00:01:00 : présentation de Theo Guicheron Lopez et de sa résidence à Arles
- 00:02:31 : huit ans d’ouvrier agricole et la question de l’habitabilité du monde
- 00:04:38 : travailler sous des canicules extrêmes
- 00:05:59 : la naissance de son rapport aux lieux
- 00:07:54 : la topophilie, l’amour d’un lieu
- 00:13:41 : trois lieux qui l’ont bouleversé, dont Cordoue et Arles
- 00:14:20 : la notion de pays
- 00:16:39 : l’obsession du bitume, découvert sur les chantiers de Marseille
- 00:17:58 : le bitume, la pierre artificielle des urbains
- 00:19:41 : d’où viennent les matériaux et le pétrole
- 00:21:00 : du bitume incrusté dans des racines
- 00:21:38 : un arbre qui soulève le bitume devant la gare d’Arles
- 00:23:42 : la sculpture du bois et la connaissance des essences
- 00:27:47 : sourcer chaque bois
- 00:29:56 : pourquoi il recouvre le bois de noir
- 00:32:51 : l’évolution de ses formes, des géodes à la sculpture gothique
- 00:34:40 : typographie, design et lutherie
- 00:35:57 : les correspondances de formes
- 00:38:47 : écrire avant de sculpter, sans dessiner
- 00:41:59 : le flash d’une image en écrivant
- 00:42:56 : les outils hérités de son grand-père
- 00:44:22 : chercher les formes dans les cloîtres
- 00:45:28 : le repère de localisation comme forme sculpturale
- 00:52:14 : la Terre vue de l’espace, une image qui appauvrit l’imaginaire
- 00:55:27 : la crise de la sensibilité et l’urgence de l’eau
FAQ
Qui est Theo Guicheron Lopez ?
Theo Guicheron Lopez est un sculpteur et poète né à Paris en 1991. Après près de huit ans comme ouvrier agricole dans le sud de la France et de l’Europe, où il a appris à travailler la pierre, le métal et le bois, il se consacre à la sculpture et à la poésie depuis 2018. Il a été en résidence aux Ateliers de La Madeleine à Arles en 2026.
Pourquoi Theo Guicheron Lopez s’intéresse-t-il au bitume ?
Il explique que le bitume est « notre pierre à nous », celle des urbains, présente partout mais dont on ne parle jamais. Il s’interroge sur la provenance de ses graviers, de son sable et du pétrole qui les lie, et sur ce que ce sol imperméable fait de nous. Il a fini par arrêter de le travailler, jugeant le matériau toxique.
Pourquoi ses sculptures en bois sont-elles teintes en noir ?
Selon lui, recouvrir un bois souvent précieux de noir en ne laissant apparaître que quelques lignes reproduit ce que nous faisons du sol : une terre fertile recouverte de bitume, dont seule une petite part reste visible. Il a abandonné la peinture acrylique, issue du pétrole et impossible à sourcer, au profit d’une encre noire.
Comment Theo Guicheron Lopez crée-t-il ses sculptures ?
Il ne dessine ni ne fait de maquette. Il lit, écrit, et une image de sculpture lui apparaît souvent en flash pendant l’écriture. Il travaille ensuite mentalement, en retirant des parties du bois comme avec un logiciel de modélisation, souvent assis dans une église ou un cloître, comme celui d’Arles, avant de passer à l’atelier.
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