
Dans son atelier de Poush, à Aubervilliers, la peintre Shuo Hao, née en Chine en 1992 et représentée par la galerie Derouillon, raconte à Eugénie Lefebvre comment naissent les créatures hybrides qui peuplent ses toiles, ses paravents et ses vieux meubles en bois. Pastel découvert pendant le Covid, prénom donné par un chaman, cinq éléments, mythes grecs réécrits, ami disparu auquel elle rend hommage : elle explique ce que la peinture lui a permis de guérir et ce qu'elle voudrait transmettre à ceux qui regardent ses œuvres.
Shuo Hao, peintre des métamorphoses entre Chine et Occident
Dans son atelier de Poush, à Aubervilliers, la peintre Shuo Hao reçoit Eugénie Lefebvre au milieu d’objets anciens en bois recouverts de ses peintures aux couleurs pastel : animaux réels ou imaginaires, figures mythologiques, symboles. Née dans le Hebei en 1992, diplômée de l’Académie centrale des beaux-arts de Pékin, passée par la Sorbonne puis par l’atelier d’illustration de la Haute École des Arts du Rhin à Strasbourg, elle vit aujourd’hui à Paris et elle est représentée par la galerie Derouillon. Elle raconte que ses créatures (chiens, cerfs, cygnes, lions, serpents qui « grandissent » et deviennent des dragons) ne sortent pas d’abord des livres : elles « apparaissent » quand elle se met à travailler, et elle cherche ensuite l’histoire qu’elles portent. Son style flou et transparent vient du pastel, découvert en 2020, pendant le Covid, alors qu’elle était encore à l’école : elle dessinait avec le doigt, séduite par un effet « comme la lune » qui lui rappelait le jade. Faute de pouvoir conserver de grands formats au pastel, elle est passée à l’huile sans l’avoir étudiée, en copiant ses propres pastels.
Elle relie ce travail à une enfance « un peu trop sensible » et à un besoin de soin : « je veux vraiment guérir », dit-elle, d’abord elle-même, puis le monde. Sans thérapie, elle dit y être parvenue par la peinture.
Métaphore, métamorphose et cinq éléments
Shuo Hao explique voir le monde « avec métaphores » pour dire qu’on n’est jamais seul, et parle d’un désir, né en 2019, d’être à la fois fille et garçon, éclairé plus tard par sa lecture de Carl Gustav Jung (anima et animus). Elle veut aussi réécrire certains mythes grecs où les femmes sont maltraitées, pour qu’hommes et femmes y soient égaux. Elle peint sur des armoires, des paravents, au fond d’un tiroir ou au dos d’une chaise, et décrit son travail « couche après couche » : elle meurt et renaît. Son prénom, donné par un chaman, signifie « métal fondu » : de l’eau et du feu qu’elle cherche à équilibrer, et un manque de bois qui expliquerait, selon elle, pourquoi elle chinait des objets en bois bien avant de le savoir. Son exposition « Huile de vitre », à la galerie Derouillon à l’automne 2025, emprunte son titre à une croyance citée par Gaston Bachelard dans La Psychanalyse du feu ; elle en a construit le plan selon les principes taoïstes du Yijing, avec un paravent en hommage à un ami très proche, disparu, qui l’avait initiée au taoïsme.
L’entretien se termine sur le livre Huile de vitre, écrit à raison d’une page par texte sur des carnets anciens trouvés en brocante, sur son étude du bouddhisme zen avec un moine japonais et sur sa réponse à la question de l’éveil : « il faut d’abord s’éveiller soi-même ».
Pour aller plus loin
- Shuo Hao à la galerie Derouillon
- Instagram de Shuo Hao (@haosure)
- Fabrizio D’Elia, production et identité sonore
- Les Ateliers de La Madeleine, Arles
Les références de l’épisode
- Poush : ateliers d’artistes à Aubervilliers où Shuo Hao travaille et où l’entretien est enregistré.
- Galerie Derouillon : galerie parisienne qui représente l’artiste et a accueilli son exposition « Huile de vitre » à l’automne 2025.
- Académie centrale des beaux-arts de Pékin : école où Shuo Hao a été diplômée.
- Haute École des Arts du Rhin : école de Strasbourg dont elle a intégré l’atelier d’illustration.
- Gaston Bachelard, La Psychanalyse du feu : livre découvert en 2018, d’où vient l’expression « huile de vitre ».
- Carl Gustav Jung : ses notions d’anima et d’animus ont éclairé son désir d’être « complète ».
- Emanuele Coccia, Métamorphoses : livre du philosophe italien cité par Eugénie Lefebvre sur la métamorphose comme essence de la vie.
- Yijing : principes taoïstes qui ont guidé le plan de l’exposition « Huile de vitre ».
Au fil de l’épisode
- 00:01:01 : présentation de Shuo Hao et de son atelier chez Poush
- 00:03:12 : les animaux, déesses et objets sacrés qui peuplent ses œuvres
- 00:04:53 : les créatures qui reviennent, les serpents devenus dragons
- 00:08:03 : la poésie écrite enfant et les carnets restés en Chine
- 00:09:33 : une enfance trop sensible et la peinture comme guérison
- 00:13:52 : méditation et art traditionnel chinois, le vide avant de peindre
- 00:17:08 : la création comme urgence, « comme manger »
- 00:19:31 : la découverte du pastel en 2020 puis le passage à l’huile
- 00:24:27 : métaphore et métamorphose
- 00:25:41 : le désir d’être hermaphrodite et la lecture de Jung
- 00:26:37 : réécrire la mythologie grecque pour l’égalité des femmes
- 00:28:44 : le chien de son enfance devenu ange gardien
- 00:32:14 : peindre sur des paravents, des tiroirs et des chaises
- 00:34:12 : les cinq éléments et le prénom « métal fondu »
- 00:38:11 : chiner des objets en bois et changer de regard
- 00:41:31 : l’exposition « Huile de vitre » et Gaston Bachelard
- 00:46:06 : un plan d’exposition construit selon le Yijing
- 00:49:54 : la direction de l’homme et l’hommage à un ami disparu
- 00:55:12 : le livre Huile de vitre, écrit sur des carnets anciens
- 01:02:21 : collages sur des livres médicaux, entre science et chamanisme
- 01:05:20 : bouddhisme zen et divination taoïste au quotidien
- 01:10:08 : le texte n° 28 et ce qu’elle veut faire ressentir
- 01:13:51 : comment éveiller à nouveau le monde au sensible
FAQ
Qui est Shuo Hao ?
Shuo Hao est une peintre née dans le Hebei, en Chine, en 1992. Diplômée de l’Académie centrale des beaux-arts de Pékin, elle est passée par la Sorbonne puis par la Haute École des Arts du Rhin à Strasbourg. Installée à Paris, elle travaille dans un atelier de Poush, à Aubervilliers, et elle est représentée par la galerie Derouillon.
Pourquoi la peinture de Shuo Hao paraît-elle floue ?
Selon l’artiste, cet effet vient du pastel, qu’elle a découvert en 2020 en dessinant avec le doigt, attirée par un rendu transparent qu’elle compare à la lune et au jade. Quand elle a voulu de grands formats, elle s’est mise à la peinture à l’huile sans l’avoir apprise, en copiant ses propres pastels.
D’où vient le titre « Huile de vitre » ?
L’expression vient d’une croyance ancienne évoquée par Gaston Bachelard dans La Psychanalyse du feu, que Shuo Hao a lue en 2018 et notée aussitôt dans un carnet. Elle en a fait le titre de son exposition à la galerie Derouillon à l’automne 2025, puis, sur la suggestion de la galerie, celui de son livre.
Comment Shuo Hao a-t-elle conçu le plan de son exposition ?
Elle a placé ses œuvres selon les principes taoïstes du Yijing, avec ses cinq éléments et ses huit directions associées aux membres de la famille et aux saisons. Il manquait une œuvre pour la direction de l’homme : elle y a installé un paravent peint en hommage à un ami très proche, disparu, qui l’avait amenée au taoïsme.
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