
Philippe Pergola, historien et archéologue spécialiste de l'Antiquité tardive, raconte dans Storia, sur ICI RCFM, comment la Corse a vécu la chute de l'Empire romain. Romanisation limitée à Aléria et Mariana, Vandales connus seulement par leurs ennemis, évêques d'Afrique exilés dans l'île, légende de Santa Giulia et fouilles de Castello, près de Corte : il défend l'idée d'une époque vandale paisible, peut-être même celle de la christianisation de l'île.
Une Corse romanisée tardivement et à la marge
Dans Storia, l’émission d’histoire de la Corse d’ICI RCFM, l’historien et archéologue Philippe Pergola, spécialiste de l’Antiquité tardive et du haut Moyen Âge, raconte comment la chute de Rome s’est vécue en Corse. Pour lui, un empire « s’effondre sans s’effondrer » : la transition dure des siècles, l’Empire se prolonge à Constantinople, et les peuples dits barbares, souvent « plus romains que les Romains », s’en veulent les héritiers, tandis que le véritable héritier reste l’Église. En Corse, il rappelle la pauvreté des sources écrites et le retard de l’archéologie insulaire par rapport à la Sardaigne, à la Sicile ou à Malte. La romanisation y aurait été difficile pendant près de deux siècles et limitée à deux cités, Aléria et Mariana, seule grande zone agricole de l’île ; selon lui, il n’y a jamais eu de véritable voie romaine en Corse, « la vraie voie romaine de la Corse, c’est la mer ». Les Corses qui n’étaient pas des colons restent des étrangers jusqu’à l’édit de Caracalla, en 212. Il évoque une inscription funéraire trouvée lors de ses onze années de fouilles à Mariana, qui mentionne une « mère corse », signe de populations encore perçues comme séparées.
À la fin de l’Empire, la Corse lui apparaît comme une périphérie sans intérêt stratégique, où la chute de Rome ne change guère la vie des habitants.
Des Vandales qui n’avaient rien de « vandales »
Philippe Pergola défend les Vandales, connus presque uniquement par leurs ennemis, à commencer par le prêtre Victor de Vita. Partis du nord de l’Europe, d’anciens auxiliaires de l’armée romaine, ils fondent un royaume autour de Carthage et adoptent une forme propre de christianisme, l’arianisme. Selon lui, la vie des Corses se serait même améliorée sous leur domination. Il soutient l’hypothèse d’une christianisation de l’île à l’époque vandale : les évêques catholiques d’Afrique exilés en Corse, peut-être d’abord employés à couper du bois lors du premier exil, auraient fait éclore les premières cathédrales et les diocèses. Il revient sur la légende de Santa Giulia, martyre de Carthage vénérée en Corse, dont il considère Sainte Dévote comme le double, une thèse qui avait déplu, raconte-t-il, jusqu’à Monaco, et sur les reliques douteuses venues des catacombes. Il présente enfin les fouilles du site de Castello, près de Corte, seule fouille scientifique de cette période dans l’intérieur de l’île : un habitat rural en pierre sèche et un vaste dépotoir des Ve au VIIe siècles révèlent une communauté sédentaire d’éleveurs qui échangeait avec la côte, comme le montrent les huîtres et les restes de poissons retrouvés.
Il voit dans cette Corse intérieure le dernier terrain d’évangélisation, à l’époque du pape Grégoire le Grand, sujet annoncé pour une prochaine émission.
Pour aller plus loin
Les références de l’épisode
- Aléria et Mariana : les deux seules cités romaines de Corse selon Philippe Pergola.
- Édit de Caracalla (212) : il fait des habitants libres de l’Empire, dont les Corses, des citoyens romains.
- Victor de Vita : prêtre puis évêque d’Afrique du Nord, principale source, hostile, sur les Vandales.
- Carthage : capitale du royaume vandale.
- Ravenne : ville où coexistaient cathédrales et baptistères catholiques et ariens.
- Cagliari : siège épiscopal sarde attesté dès le IVe siècle, alors que la Corse n’en a aucune trace avant les Vandales.
- Santa Giulia : martyre de Carthage vénérée en Corse.
- Sainte Dévote : considérée par l’invité comme le double de Santa Giulia, une thèse qui avait déplu à Monaco.
- Site de Castello : fouille près de Corte qui documente la vie rurale des Ve au VIIe siècles.
- Grégoire le Grand : pape associé à la dernière phase d’évangélisation de la Corse.
Au fil de l’épisode
- 00:00:24 : présentation de Philippe Pergola, spécialiste de l’Antiquité tardive
- 00:01:26 : comment s’effondre un empire
- 00:03:57 : l’Église, véritable héritière du monde romain
- 00:05:05 : des peuples germaniques romanisés et ariens
- 00:08:52 : la Corse vers l’an 400 et les limites de la romanisation
- 00:10:37 : Aléria, Mariana et l’absence de voie romaine
- 00:13:33 : des Corses longtemps étrangers dans l’Empire, jusqu’à l’édit de Caracalla
- 00:15:47 : l’inscription de la « mère corse » trouvée à Mariana
- 00:17:05 : que sait-on des cultes de la Corse romaine ?
- 00:21:10 : les Corses ont-ils vu tomber l’Empire ?
- 00:22:40 : les Vandales vus par leurs ennemis
- 00:27:59 : l’hypothèse d’une christianisation de la Corse à l’époque vandale
- 00:29:52 : les évêques d’Afrique exilés en Corse
- 00:33:23 : Santa Giulia, Sainte Dévote et la géographie des saints
- 00:40:31 : les fausses reliques des catacombes
- 00:43:21 : le bois de Corse et la flotte vandale
- 00:47:23 : les fouilles de Castello, près de Corte
- 00:53:23 : conclusion et annonce de la suite
FAQ
Qui est Philippe Pergola ?
Philippe Pergola est un historien et archéologue spécialiste de l’Antiquité tardive et du haut Moyen Âge. Il a conduit pendant onze ans des fouilles à Mariana et a participé aux fouilles du site de Castello, près de Corte. Dans Storia, il explique comment la Corse a traversé la fin de l’Empire romain et l’époque vandale.
La Corse était-elle très romanisée ?
Selon Philippe Pergola, la romanisation de la Corse a été difficile et limitée. L’île n’avait que deux cités romaines, Aléria et Mariana, et pas de véritable voie romaine, la mer jouant ce rôle. Les Corses qui n’étaient pas des colons sont restés des étrangers dans l’Empire jusqu’à l’édit de Caracalla en 212.
Pourquoi les Vandales ont-ils une si mauvaise réputation ?
Parce qu’on ne les connaît presque que par leurs ennemis romains et byzantins, notamment le prêtre Victor de Vita, hostile car les Vandales ariens avaient pris les biens de l’Église en Afrique. Philippe Pergola les décrit au contraire comme un peuple très romanisé et estime qu’en Corse, ils n’ont jamais agi en « vandales ».
Qu’ont révélé les fouilles de Castello, près de Corte ?
Elles ont mis au jour un habitat rural en pierre sèche et un grand dépotoir des Ve au VIIe siècles. L’étude des ossements montre une communauté sédentaire vivant surtout de l’élevage, avec très peu de chasse, et des huîtres et poissons qui prouvent des échanges avec la côte. C’est la seule fouille scientifique de cette période dans l’intérieur de l’île.
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