
Olivier Jehasse, maître de conférences en histoire ancienne et en archéologie à l'université de Corse, à Corte, est l'invité de Storia sur ICI RCFM. Il retrace cinq siècles de présence romaine dans l'île, de l'exil de Sénèque à la chute de l'Empire. Colonies d'Aléria et de Mariana, marginalisation d'une île rattachée à la Sardaigne, croissance discrète, christianisation et héritage latin de la langue corse : il dresse un bilan nuancé de la romanité des Corses.
Une île romaine sans monuments, mais au vocabulaire latin
Dans Storia, l’émission d’histoire d’ICI RCFM, Olivier Jehasse, maître de conférences en histoire ancienne et en archéologie à l’université de Corse, à Corte, et héritier d’une famille liée aux fouilles d’Aléria, revient sur la romanité de la Corse : comment l’île est devenue romaine après la conquête, et ce qu’il en reste. Il commence par Sénèque, exilé dans l’île au Ier siècle. Pour lui, la relation du philosophe avec la Corse reste « très superficielle », mais un séjour autour de la colonie de Mariana et du Cap Corse est probable, et les légendes populaires gardent « un peu de réalité », même si la tour de Sénèque est une invention du XIXe siècle. Il explique que les Corses ont longtemps gardé leur propre parler, car le latin n’était obligatoire qu’entre citoyens romains, et qu’environ un tiers des habitants de la colonie de Mariana étaient des Corses. Il décrit ensuite la marginalisation progressive de l’île : rattachée à une seule province avec la Sardaigne, dont la capitale était à Cagliari, tournée vers le sud et l’Afrique du Nord, la Corse devient « une campagne lointaine » de grands domaines dont les propriétaires ne viennent jamais, à mesure que Rome devient une puissance continentale.
Pourtant, selon lui, l’île connaît à partir de la fin du Ier siècle deux siècles de croissance, attestés par la circulation des monnaies romaines.
Du garum au christianisme, ce que Rome a laissé
Olivier Jehasse détaille la vie de cette Corse romaine : une campagne de petites fermes et d’établissements ruraux plutôt que des villes monumentales, à l’exception d’Aléria et de Mariana. Les navires emportaient surtout de l’huile et des poissons en saumure, le garum, plus que du vin, resté « un produit un peu rare, un peu précieux » ; le vin de Corse figure toutefois dans les archives de la papauté dès le VIIe siècle. Il souligne que 80 % des mots corses liés à la nature et au travail agricole sont d’origine latine, signe que la manière romaine de travailler la terre a été adoptée. Il évoque aussi les cultes, dont un sanctuaire de Mithra découvert le long de la cathédrale de Mariana, et une christianisation à deux niveaux, qu’illustrent deux saintes patronnes de l’île, jeunes femmes lettrées capables d’argumenter devant leur juge romain. Le bilan qu’il dresse est nuancé : cinq siècles de présence, une langue profondément marquée, mais aucun monument emblématique ni patrimoine artistique exceptionnel.
Il termine sur Aléria, site oublié puis redécouvert, abandonné à cause de la malaria au profit des villages perchés au-dessus de la plaine.
Pour aller plus loin
Les références de l’épisode
- Sénèque : philosophe exilé en Corse au Ier siècle, dont la relation avec l’île est discutée par l’invité.
- Tour de Sénèque : monument du Cap Corse dont la légende est, selon Olivier Jehasse, une invention du XIXe siècle.
- Mariana : colonie romaine de la côte orientale de la Corse, où a été découvert un sanctuaire de Mithra.
- Aléria : cité antique de la plaine orientale, devenue évêché, à laquelle la famille de l’invité est liée.
- Province de Sardinia : circonscription qui réunissait la Corse et la Sardaigne, avec Cagliari pour capitale.
- Claude Ptolémée : géographe du IIe siècle dont le texte décrit la Corse maritime, des plaines et des montagnes.
- Garum : sauce de poissons marinés exportée de Corse dans l’Antiquité.
- Gregorovius : auteur évoqué pour une tradition locale sur l’ancienne grandeur d’Aléria.
Au fil de l’épisode
- 00:00:12 : présentation d’Olivier Jehasse et de son lien familial avec Aléria
- 00:01:07 : Sénèque en Corse, entre réalité et légende
- 00:04:53 : le parler des Corses et la place du latin
- 00:06:44 : qui peuple les colonies romaines de Corse
- 00:09:19 : des tombes anonymes et des inscriptions rares
- 00:13:58 : la Corse perd son rôle stratégique et se marginalise
- 00:15:58 : la province de Sardinia et sa capitale Cagliari
- 00:20:30 : deux siècles de croissance sous l’Empire
- 00:22:25 : une campagne de fermes et les productions exportées
- 00:26:17 : le vin de Corse dans l’Antiquité et au Moyen Âge
- 00:29:34 : l’administration provinciale et la monnaie romaine
- 00:34:12 : le vocabulaire agricole corse, héritage latin
- 00:36:55 : religions romaines, culte de Mithra et christianisation
- 00:44:22 : le bilan et les limites de la romanité en Corse
- 00:48:26 : Aléria, une cité oubliée et toujours occupée
FAQ
Qui est Olivier Jehasse ?
Olivier Jehasse est maître de conférences en histoire ancienne et en archéologie à l’université de Corse, à Corte. Il est issu d’une famille liée aux fouilles du site antique d’Aléria. Dans cet épisode de Storia, sur ICI RCFM, il explique comment la Corse est devenue romaine et ce que cette période a laissé à l’île.
Sénèque a-t-il vraiment vécu dans le Cap Corse ?
Selon Olivier Jehasse, un séjour de Sénèque dans le territoire de la colonie de Mariana, qui comprend le Cap Corse, est probable, et il n’y voit « aucune objection ». En revanche, la tour de Sénèque est pour lui une invention du XIXe siècle, appuyée sur des récits populaires qui gardent la mémoire de son exil.
Pourquoi la Corse romaine n’a-t-elle pas laissé de grands monuments ?
Olivier Jehasse décrit une île rattachée à une province dont le centre était Cagliari, en Sardaigne, et organisée en campagne de petites fermes et de grands domaines aux propriétaires absents. Hormis Aléria et Mariana, Rome n’y a pas bâti de monument emblématique, et l’île n’a livré ni fresques ni mosaïques exceptionnelles.
Quelle trace la romanité a-t-elle laissée dans la langue corse ?
Pour Olivier Jehasse, la trace la plus nette est linguistique : environ 80 % des mots corses qui désignent la nature, les plantes, les animaux et les outils agricoles sont d’origine latine. La toponymie rurale de l’île compte aussi de très nombreux noms latins, signe que la manière romaine de travailler la terre a été adoptée.
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