
Apnéiste et activiste franco-japonaise, Leina Sato vit sur l'île de Yakushima, au Japon, où elle défend les dauphins victimes de la chasse et de la captivité. Dans la série Archipel du podcast Fragîle Porquerolles, elle raconte à Ingrid Blanchard les trois îles de sa vie. Une dépression à 14 ans, Hawaï comme maison, un baleineau aux îles Tonga, un bateau ancré en mer Rouge, et un rituel de bateaux de fleurs pour faire connaître la chasse aux dauphins au Japon.
Une adolescence entre dépression et renaissance
Dans cet épisode de la série Archipel du podcast Fragîle Porquerolles, consacrée à des femmes insulaires du monde entier, Ingrid Blanchard reçoit Leina Sato, franco-japonaise, apnéiste et activiste engagée pour les dauphins, qui vit aujourd’hui sur l’île de Yakushima, au Japon, avec ses deux enfants. Née à Tokyo, arrivée à Paris à un an et demi avec des parents qui travaillaient dans la mode, elle se décrit comme une enfant réservée et timide, déjà habitée par un mal-être. À 14 ans, une dépression la coupe de l’école pendant trois mois. Plutôt que de l’emmener chez un psy, sa mère fait venir une amie de la famille, qui s’installe un mois chez elles. Leina Sato raconte le regard de cette femme, qui ne voyait pas en elle une malade, et deux phrases qui l’ont marquée : elle n’était pas ses émotions, et elle pouvait suivre « ce qui te met en joie ». Au bout d’une semaine, elle retourne en classe ; au bout d’un mois, elle dit ne s’être jamais sentie aussi vivante depuis des années. Elle considère aujourd’hui cette dépression comme un basculement, la fin d’une posture de victime.
Après la séparation de ses parents, elle part vivre à Hawaï, qu’elle connaissait depuis l’âge de 5 ans comme un lieu de vacances. Elle y découvre un horizon que rien ne coupe et une terre qu’elle sent vivante : Hawaï devient « la maison ».
Un baleineau, des dauphins et le rapport au corps
À 16 ans, lors d’un voyage aux îles Tonga, elle nage presque chaque jour près d’une même mère baleine et de son petit. Elle raconte le saut du baleineau à quelques mètres d’elle, son regard, et des échanges où l’animal imitait ses gestes : le monde, dit-elle, redevenait un terrain de jeu. Avec l’apnée puis les dauphins, elle dit avoir retrouvé son corps et s’être découverte femme. Elle évoque une sexualité taboue avec sa mère, qui la séparait de la spiritualité, et des dauphins qui, à ses yeux, la vivent sans honte. Elle parle aussi de vulnérabilité : longtemps, sa sensibilité lui a semblé une faiblesse inadaptée à la vie en société, et ce qu’elle vivait dans l’eau, elle a voulu le cultiver dans ses relations humaines. Son premier amour, à 18 ans, avec un champion du monde d’apnée, et sa relation avec le père de ses enfants, photographe, ont l’une et l’autre été liés à la mer.
Avec sa fille, elle tente de transmettre une relation apaisée au corps et au cycle féminin, et elle souhaite l’accompagner un jour dans un cercle de femmes. Le documentaire Mère Océan, d’Anne Paris et Jan Kounen, l’a suivie pendant les derniers mois de sa grossesse.
Yakushima, l’île qui la relie au Japon
Leina Sato décrit Yakushima, au sud de la préfecture de Kagoshima, au nord d’Okinawa : selon elle, une île d’environ 25 kilomètres sur 28, 13 000 habitants, des forêts de cèdres dont certains auraient près de 7 000 ans, environ 150 cours d’eau, et une forêt qui a inspiré Princesse Mononoké à Hayao Miyazaki. Si Hawaï est l’île de sa renaissance, Yakushima est celle qui la reconnecte à des racines japonaises dont elle se sentait étrangère : elle y a découvert l’essence animiste du pays, au contact d’une communauté de Japonais venus des grandes villes après la catastrophe de Fukushima et intéressés par l’héritage du peuple aïnou. Elle parle aussi de la maternité, qui lui a fait perdre puis retrouver un espace de création, et qui lui a donné une discipline qu’elle n’avait pas.
Elle explique enfin vouloir vivre un couple plus libre, compatible avec ses enfants, ses engagements et l’océan, dont elle dit ne pas pouvoir se passer.
Le bateau-île et le projet Anima
Le troisième territoire de sa vie est un bateau ancré toute une semaine dans un site de la mer Rouge appelé le Sanctuaire Bleu, où elle anime des retraites avec Anne Paris et Marie-Hélène Sulmoni, coautrices de leur livre Les Voies de l’eau. Instructrice d’apnée, qui a vendu sa compagnie d’écotourisme à Hawaï, elle y propose une apnée tournée vers le ressenti plutôt que la performance : elle raconte des participants qui remontent en pleurant, et des « cercles d’apnée » nés de ces expériences. Elle rappelle que le corps humain dispose d’un réflexe d’immersion qu’il partage avec les phoques et les cétacés. Avec le projet Anima, elle sensibilise le public japonais à la chasse aux dauphins et à la captivité : selon elle, le Japon compte parmi les pays qui ont le plus de delphinariums, et des documentaires comme The Cove y ont été très peu vus. Constatant qu’une approche accusatrice laissait les gens impuissants, elle a choisi le rituel : des volontaires de tout le Japon tressent des bateaux de fleurs et de feuilles, chacun pour une vie et une prière, que l’on fait flotter dans la baie où les dauphins sont tués, après la saison de chasse.
Elle prépare aussi un centre de réhabilitation pour les dauphins sortant de la captivité, et dit vouloir vivre ses combats « dans la paix et la joie », sans esprit de sacrifice.
Leina Sato nous recommande…
Le cinquième rêve, de Patrice Van Eersel : une enquête philosophique et journalistique sur la relation entre les êtres humains et les dauphins, qu’elle recommande « vivement ».
Pour aller plus loin
Les références de l’épisode
- Mère Océan : documentaire d’Anne Paris et Jan Kounen, qui suit Leina Sato à la rencontre des cétacés pendant sa grossesse.
- Les Voies de l’eau : livre de Leina Sato, Anne Paris et Marie-Hélène Sulmoni sur leurs expériences et leurs rituels avec l’eau.
- Le projet Anima : projet fondé par Leina Sato pour sensibiliser à la chasse aux dauphins et à la captivité.
- The Cove, la baie de la honte : documentaire sur la chasse aux dauphins au Japon, très peu vu dans le pays selon elle.
- Blackfish : documentaire sur les orques en captivité qu’elle cite.
- Princesse Mononoké : film de Hayao Miyazaki inspiré par les forêts de Yakushima.
- Le sentiment océanique : expression de Romain Rolland qu’elle emploie pour dire son lien à la mer.
- Pele : déesse hawaïenne du volcan, l’une des figures féminines auxquelles elle associe Hawaï.
Au fil de l’épisode
- 00:00:43 : la série Archipel et la présentation de Leina Sato
- 00:03:32 : une enfance entre Tokyo et Paris, réservée et timide
- 00:06:35 : la dépression à 14 ans
- 00:08:16 : l’amie de la famille qui l’aide à s’en sortir
- 00:13:35 : « suis ce qui te met en joie »
- 00:15:05 : Hawaï, avant et après la dépression
- 00:19:27 : la rencontre d’un baleineau aux îles Tonga
- 00:24:49 : l’apnée, les dauphins et la découverte de son corps
- 00:30:13 : la vulnérabilité et la possibilité d’un autre dialogue
- 00:36:01 : transmettre à ses enfants le lien au vivant et au corps
- 00:40:37 : Mère Océan et le lien de sa fille avec l’eau
- 00:43:37 : les îles et la liberté du corps
- 00:45:09 : un premier amour et le sentiment océanique
- 00:50:12 : sa vision du couple aujourd’hui
- 00:52:48 : Yakushima décrite par Leina Sato
- 00:56:11 : une île qui la relie à ses racines japonaises et à l’animisme
- 00:59:52 : la maternité et l’espace de création
- 01:01:46 : le bateau-île et les retraites en mer Rouge
- 01:06:45 : l’apnée comme thérapie des profondeurs
- 01:12:27 : le projet Anima et la chasse aux dauphins au Japon
- 01:20:01 : les bateaux de prière
- 01:22:58 : un centre de réhabilitation pour les dauphins captifs
- 01:24:39 : un activisme vécu dans la joie
- 01:29:08 : si Hawaï et Yakushima étaient des femmes
FAQ
Qui est Leina Sato ?
Leina Sato est une apnéiste et activiste franco-japonaise, née à Tokyo et élevée à Paris puis à Hawaï. Installée à Yakushima avec ses deux enfants, elle sensibilise le public à la chasse aux dauphins et à la captivité avec le projet Anima, et anime des retraites d’apnée en mer Rouge. Elle a tourné dans le documentaire Mère Océan.
Qu’est-ce que le projet Anima ?
Fondé par Leina Sato, le projet Anima sensibilise les Japonais à la chasse aux dauphins et à l’industrie de la captivité. Plutôt que de dénoncer, il propose un rituel de deuil : des bateaux tressés de fleurs et de feuilles, chacun pour une vie, que l’on fait flotter dans la baie où les dauphins sont tués. Un centre de réhabilitation est en projet.
Où se trouve l’île de Yakushima ?
Selon Leina Sato, Yakushima se trouve au sud de la préfecture de Kagoshima, au Japon, plus au nord qu’Okinawa. L’île mesure environ 25 kilomètres sur 28 et compte 13 000 habitants. Ses forêts de cèdres très anciens ont inspiré à Hayao Miyazaki le film Princesse Mononoké.
Comment Leina Sato enseigne-t-elle l’apnée ?
Instructrice d’apnée, elle ne fait presque plus passer de niveaux et dit aborder l’apnée par le ressenti intérieur plutôt que par la performance. Pendant ses retraites en mer Rouge, elle accompagne chaque descente, parfois les yeux dans les yeux, et a créé des « cercles d’apnée » pour accueillir les émotions qui remontent sous l’eau.
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