
Félicien Juttner, comédien, metteur en scène et auteur né à Nice, passé par la Comédie-Française, est l'invité de Catherine Ceylac pour une Conversation intime au Théâtre National de Nice, dont il rejoindra la troupe en 2027. De la magie de son adolescence au cours Florent, il raconte comment le théâtre l'a saisi. Devant le public, il retravaille une scène de Britannicus avec deux jeunes comédiens, puis parle de l'enfance, l'amitié et l'humanité qu'il cherche dans chaque personnage.
Un Niçois de la Comédie-Française bientôt dans la troupe du TNN
Au Théâtre National de Nice, dans le cadre des Conversations intimes, la journaliste Catherine Ceylac reçoit Félicien Juttner, comédien, metteur en scène et auteur né à Nice, passé par la Comédie-Française, et qui rejoindra en 2027 la troupe permanente du théâtre. Ancien élève du lycée Masséna, fils d’une avocate et d’un père psychiatre psychanalyste, il dit avoir fait « une synthèse exacte » des deux métiers : un acteur reçoit le personnage comme un patient ou un client, lui prête son corps et porte sa voix. Adolescent, il fait de la magie dans les galas et les hôtels de Monaco. Étudiant en cinéma à Paris, il s’inscrit au cours Florent : dès les premières répétitions, il sait qu’il ne repartira plus. Il raconte aussi le choc de Denis Podalydès dans Ruy Blas, « un modèle de liberté », puis le Conservatoire et sa rencontre avec Muriel Mayette-Holtz.
Il dit croire « plus au travail qu’au talent » et refuse de donner des ordres aux comédiens qu’il dirige : pour lui, il n’y a que par l’erreur qu’on trouve.
Néron, Poutine et des balles numérotées de 0 à 20
Deux jeunes comédiens de la troupe jouent la scène 3 de l’acte II de Britannicus de Racine, où Néron annonce à Junie qu’il veut l’épouser. Félicien Juttner la retravaille devant le public, comme en répétition. Il demande d’abord qui serait Néron aujourd’hui : la salle répond Vladimir Poutine. Il imagine Junie se croyant évadée d’un cachot avant de découvrir qu’elle est tombée dans un piège, puis fait rejouer la scène avec des balles numérotées de 0 à 20 qui fixent, en secret, le degré d’amour de chaque personnage pour l’autre. « Il vaut mieux raconter d’où on vient qu’où on va », explique-t-il.
Après chaque version, il montre comment la situation finit par vivre sans que le texte ait besoin d’être poussé : « le texte vient comme de surcroît ».
Enfance, amitié, humanité
Les trois mots qu’il a choisis dessinent son rapport au métier. L’enfance d’abord : jouer est pour lui un refus de la quitter. Il préfère le mot « réacteur » à celui d’acteur, car il cherche à réagir plus qu’à agir. L’amitié, qu’il juge « au moins égale » à l’amour et qui, dans le théâtre, traverse les âges : il cite ses marraines de théâtre, Muriel Mayette-Holtz et Catherine Hiegel, et le metteur en scène Igor Mendjisky, ami d’enfance de son petit frère. L’humanité enfin, « la capacité à être émerveillé par n’importe qui ». Il évoque aussi un chapitre de La Trêve de Primo Levi qui l’accompagne partout, son refus d’écrire avec l’intelligence artificielle, le piano appris seul et Oblivion de Piazzolla.
La soirée se termine par une recette de côte de bœuf lue en trois registres, une improvisation sur le plateau nu et les questions du public.
Félicien Juttner nous recommande…
- La Trêve, de Primo Levi : un chapitre sur un enfant né dans un camp de concentration, recueilli par un autre prisonnier, qui selon lui a changé sa vie.
- Oblivion, de Piazzolla : un morceau qui le bouleverse, dont il ne sait jamais s’il est désespéré ou joyeux.
- Le Monte-plats, de Harold Pinter : une pièce à deux personnages qu’il a mise en scène, et dont Quentin Tarantino s’est inspiré pour Pulp Fiction, selon lui.
Les références de l’épisode
- Théâtre National de Nice : il accueille les Conversations intimes ; Félicien Juttner rejoindra sa troupe permanente en 2027.
- Muriel Mayette-Holtz : directrice du théâtre, qu’il a rencontrée à 24 ans et à qui il dit merci pour 21 ans de fidélité.
- Comédie-Française : la maison où il a joué, et où il a vu Denis Podalydès dans Ruy Blas.
- Les Fourberies de Scapin : il y joue Géronte, au TNN, avec son ancien élève Augustin Bouchacourt.
- Britannicus : la tragédie de Racine dont la scène entre Néron et Junie sert d’exercice.
- Cours Florent : le cours où il a commencé le théâtre et où il a enseigné.
- Lycée Masséna : le lycée niçois où il a étudié.
- Igor Mendjisky : metteur en scène de la région avec qui il a travaillé récemment.
Au fil de l’épisode
- 00:00:08 : portrait de l’invité, enfant de Nice devenu comédien
- 00:01:33 : Catherine Ceylac annonce son arrivée dans la troupe du TNN en 2027
- 00:03:44 : mettre en scène dans une salle de pierre, et jouer à la Cuisine
- 00:05:49 : ce que Nice et la Méditerranée ont éveillé en lui
- 00:07:47 : une mère avocate, un père psychanalyste et le métier d’acteur
- 00:10:20 : la magie à 12 ans, puis le cours Florent à Paris
- 00:12:06 : le choc de Denis Podalydès dans Ruy Blas
- 00:13:28 : le travail plutôt que le talent
- 00:15:27 : diriger des acteurs sans donner d’ordres, le droit à l’erreur
- 00:18:47 : Harold Pinter et Le Monte-plats
- 00:19:59 : la scène de Britannicus jouée par deux jeunes comédiens de la troupe
- 00:26:41 : direction d’acteurs en public : Néron en Vladimir Poutine
- 00:39:36 : les balles numérotées de 0 à 20 pour jouer l’amour
- 00:47:06 : être naturel en jouant, et le mot « enfance »
- 00:51:08 : l’amitié, plus forte que l’amour
- 00:55:59 : l’humanité, jusque chez Géronte
- 01:01:28 : trois objets : un livre de Primo Levi, un ordinateur, des cigarettes
- 01:05:53 : l’intelligence artificielle et l’écriture
- 01:08:32 : le ronronnement du chat et le bruit des talons
- 01:11:01 : Oblivion de Piazzolla et le piano appris seul
- 01:13:21 : une recette de côte de bœuf lue en trois registres
- 01:19:17 : improvisation seul en scène sur le plateau nu
- 01:22:22 : son rapport au public
- 01:25:14 : questions du public : l’humanité d’Hitler, le merci à Muriel Mayette-Holtz, le parrainage au théâtre
FAQ
Qui est Félicien Juttner ?
Félicien Juttner est un comédien, metteur en scène et auteur né à Nice, ancien élève du lycée Masséna. Formé au cours Florent puis au Conservatoire, il a joué à la Comédie-Française et double aussi des acteurs au cinéma. Il joue Géronte dans Les Fourberies de Scapin au Théâtre National de Nice, dont il rejoindra la troupe en 2027.
Comment Félicien Juttner dirige-t-il les comédiens ?
Il se définit avant tout comme un acteur et refuse de donner des ordres. Il veut que chaque comédien se sente l’architecte de la scène, affirme le droit à l’erreur et fait ensuite le tri parmi les erreurs. Il commence et termine ses journées de répétition par un filage, l’un sérieux, l’autre joué comme si le public n’était pas là.
À quoi servent les balles numérotées de 0 à 20 dans son travail ?
Félicien Juttner s’en sert pour quantifier des rapports entre personnages. Elles peuvent mesurer la hiérarchie sociale, de 0 pour une personne sans domicile à 20 pour un chef d’État, ou l’amour : 10 est le neutre, 0 signifie ne pas supporter l’autre, 20 ne pas pouvoir vivre loin de lui. Les comédiens tirent un chiffre en secret avant de jouer.
Pourquoi Félicien Juttner remercie-t-il Muriel Mayette-Holtz ?
Il l’a rencontrée à 24 ans, quand elle était sociétaire de la Comédie-Française. À 45 ans, il compte 21 ans de travail commun et dit n’avoir aucun autre exemple d’une telle fidélité dans sa vie. Il la considère, avec Catherine Hiegel, comme l’une de ses marraines de théâtre, celles qui l’ont amené au métier.
Félicien Juttner utilise-t-il l’intelligence artificielle pour écrire ?
Non. Il s’en sert seulement comme d’un moteur de recherche pour obtenir une synthèse. Pour l’écriture, il n’y voit aucun intérêt : écrire est pour lui une quête et une enquête sur soi et sur le monde, qu’on ne peut pas confier à une machine. Il juge d’ailleurs, pour l’instant, que ce qu’écrit une intelligence artificielle se reconnaît en trois lignes.
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