
Séverin Pistre, chercheur à Hydrosciences Montpellier, a étudié avec un confrère iranien l'évolution de centaines de nappes souterraines en Iran. Invité d'A l'UM la science, il explique comment la quête d'autosuffisance alimentaire a conduit le pays au bord d'une crise de l'eau. Forages à la place des anciens qanats, recharge des nappes en chute, réchauffement accéléré, réseaux qui fuient : l'hydrologue détaille les mécanismes et s'inquiète du sort de scientifiques iraniens réduits au silence.
Les nappes d’Iran vidées par l’irrigation
Dans ce numéro d’A l’UM la science, l’émission scientifique de l’Université de Montpellier et de la radio Divergence, l’hydrologue Séverin Pistre, chercheur à Hydrosciences Montpellier, explique pourquoi l’Iran court vers une crise de l’eau. Après la révolution de 1979, le régime inscrit l’autosuffisance alimentaire dans la Constitution ; pour y parvenir, rappelle l’émission, le « ministère du djihad agricole » mise sur une irrigation très gourmande et remplace les qanats, ces galeries persanes qui captaient seulement le haut des nappes, par des forages. Les eaux souterraines fournissent aujourd’hui environ 80 % de l’eau du pays, contre à peu près 60 % de l’eau potable en France. Avec un confrère iranien, Séverin Pistre a publié en 2023 dans Nature Communications une étude fondée sur les mesures de 666 aquifères : la recharge des nappes a diminué de 35 % entre 2002 et 2017, au rythme moyen de 3,8 mm par an, alors qu’elle n’atteignait que 40 mm par an au début des années 2000. Il parle d’« exploitation minière de l’eau », qui provoque l’affaissement des sols et parfois de petits séismes.
Le réchauffement aggrave tout : selon lui, la température moyenne a gagné 1 degré entre 1900 et 1990, puis plus de 2 degrés jusqu’au début des années 2020, tandis que les pluies diminuent.
Pertes, dessalement et science sous pression
L’hydrologue relève qu’un habitant de Téhéran consomme près de trois fois plus d’eau qu’un Montpelliérain et qu’au moins 40 % de l’eau potable se perd dans les réseaux. Contrairement aux pays du Golfe, qui tirent 80 à 90 % de leur eau du dessalement, l’Iran n’en dépend que pour quelques pourcents. Il juge peu sérieux le projet de déplacer Téhéran ou l’ensemencement des nuages, mais crédible la recharge artificielle des nappes si elle est réfléchie, citant un site expérimental près de Perpignan. Les interdictions de forer n’ont pas tenu, faute de contrôle et à cause de la corruption, selon lui. Il s’inquiète pour un étudiant qu’il ne parvient plus à joindre et pour son confrère parti en Chine, dont les recherches étaient devenues sensibles pour un pouvoir qui craint les manifestations liées à l’eau. En fin d’émission, Nathan Roure présente la finale régionale Occitanie du concours Ma thèse en 180 secondes, le 2 avril 2026 à Nîmes Université.
« Ils ont les moyens intellectuels et les compétences scientifiques pour mettre en œuvre des solutions », dit-il des chercheurs iraniens, regrettant que la politique n’ait pas suivi.
Pour aller plus loin
- L’article de l’épisode sur le site de l’Université de Montpellier
- Tous les épisodes d’A l’UM la science
- L’émission sur Divergence FM
Les références de l’épisode
- Hydrosciences Montpellier : laboratoire où travaille Séverin Pistre.
- Nature Communications : revue où a paru en 2023 l’étude sur le déclin de la recharge des nappes en Iran.
- Le Point : journal auquel Séverin Pistre a donné une interview le 15 mars.
- Qanats : galeries souterraines persanes qui captaient le sommet des nappes sans les épuiser.
- Ma thèse en 180 secondes : concours de vulgarisation dont la finale régionale Occitanie se tient le 2 avril 2026 à Nîmes Université.
Au fil de l’épisode
- 00:00:34 : de « Femme, vie, liberté » à la crise de l’eau en Iran
- 00:01:50 : Séverin Pistre, hydrologue à Hydrosciences Montpellier
- 00:02:47 : un étudiant iranien injoignable
- 00:03:21 : climats et paysages de l’Iran
- 00:04:16 : lacs asséchés et zones humides disparues
- 00:05:16 : qu’est-ce qu’un aquifère et comment se recharge-t-il
- 00:06:28 : 80 % de l’eau du pays tirée des nappes
- 00:07:20 : l’autosuffisance alimentaire et l’abandon des qanats
- 00:09:18 : l’exploitation minière de l’eau
- 00:10:17 : 666 aquifères étudiés et la fiabilité des données
- 00:13:22 : une recharge en baisse de 35 % entre 2002 et 2017
- 00:15:04 : l’affaissement des sols
- 00:16:23 : le réchauffement climatique en Iran
- 00:18:14 : consommation des habitants et fuites des réseaux
- 00:19:10 : dessalement en Iran et dans les pays du Golfe
- 00:20:39 : recharge artificielle des nappes
- 00:22:20 : des mesures qui n’ont pas tenu
- 00:23:18 : un chercheur exilé et la peur des manifestations
- 00:25:30 : la finale régionale de Ma thèse en 180 secondes
FAQ
Pourquoi l’Iran manque-t-il d’eau ?
Selon l’hydrologue Séverin Pistre, l’Iran a surexploité ses nappes souterraines pour viser l’autosuffisance alimentaire, en remplaçant les qanats par des forages. Le réchauffement, plus rapide qu’ailleurs, augmente l’évaporation alors que les pluies baissent. S’y ajoutent une forte consommation urbaine et au moins 40 % de pertes dans les réseaux d’eau potable.
De combien la recharge des nappes a-t-elle baissé en Iran ?
L’étude publiée en 2023 dans Nature Communications par Séverin Pistre et un confrère iranien, fondée sur les mesures de 666 aquifères, évalue la baisse de la recharge à 35 % entre 2002 et 2017, soit en moyenne 3,8 mm par an. Au début des années 2000, la recharge totale n’était que d’environ 40 mm par an.
Qu’est-ce qu’un qanat ?
Un qanat est une galerie souterraine persane très ancienne, creusée en légère pente juste au sommet d’une nappe d’eau, avec des puits verticaux pour l’entretien. La plus longue mesure 30 km, selon Séverin Pistre. Comme ces galeries ne prenaient que l’eau la plus superficielle, elles ne pouvaient pas assécher durablement les nappes.
Où se tient la finale régionale de Ma thèse en 180 secondes en 2026 ?
La finale régionale Occitanie de Ma thèse en 180 secondes a lieu le 2 avril 2026, de 18 h à 20 h, sur le site Vauban de Nîmes Université. Vingt doctorants y présentent leur thèse en trois minutes avec une seule diapositive. L’entrée est gratuite sur inscription, selon Nathan Roure.
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