
Pierre Etcheberry dirige l'exploitation du Domaine de l'Île, le vignoble de Porquerolles. Dans cette seconde partie de son entretien avec Ingrid Blanchard pour Fragîle, il entre dans le détail du métier : 100 hectares entre forêt et vigne, l'eau à canaliser, un sol de schiste rare en Provence, six cépages et une année rythmée de la taille à l'assemblage. Il parle aussi de l'île qu'il a dû quitter faute de logement, du parc national et de l'hyperfréquentation.
Cent hectares de schiste au milieu de la mer
Dans cette seconde partie de son entretien avec Ingrid Blanchard pour le podcast Fragîle, Pierre Etcheberry, directeur d’exploitation du Domaine de l’Île à Porquerolles, décrit le vignoble, ses sols et sa manière de faire le vin sur une île. Le domaine couvre 100 hectares : la moitié en forêt et espaces naturels, l’autre moitié agricole, dont 40 hectares de vigne et 6 d’oliviers, le reste en lisières utiles au travail viticole. Il explique longuement la gestion de l’eau, qui « peut tout construire, mais elle peut tout détruire » : bandes enherbées, fossés recreusés à leurs anciens emplacements repérés sur des photos aériennes, zones où l’eau se décharge de ses particules, semis aussitôt après les vendanges pour tenir les sols avant les pluies de novembre, quand, dit-on sur l’île, « il tombe la mer et les poissons ». Il présente ensuite le sous-sol : un schiste ancien, rare en Provence, dont les feuillets presque verticaux laissent entrer la pluie et retiennent l’eau dans l’argile entre les lames, ce qui explique selon lui que l’île reste si verte, alors qu’une schistosité horizontale en ferait « un caillou » comme le Frioul. S’y ajoutent les fortes humectations nocturnes, à la fois risque de maladies fongiques comme le mildiou et réserve d’eau pour la vigne.
Six cépages y poussent : grenache, cinsault, mourvèdre, tibouren et syrah en rouge, vermentino, aussi appelé rolle, en blanc. Pierre Etcheberry y cherche des vins « qui ont beaucoup d’éclat », équilibrés entre acidité, sucre et arômes, plutôt frais que trop alcoolisés.
Une saison au domaine, de la taille à l’assemblage
Le directeur d’exploitation déroule le cycle de l’année : la taille en janvier, février et mars, décisive pour la récolte suivante comme pour la longévité du pied ; la mise en bouteille du millésime précédent en février et mars ; l’ébourgeonnage au printemps, qui consiste à ne garder que les bourgeons choisis ; la floraison fin mai ou début juin, qui demande chaleur et peu de vent ; la véraison à la mi-juillet, quand le raisin prend la couleur de son cépage ; puis la dégustation des baies pour fixer la date des vendanges. Celles-ci sont manuelles, un choix « engagé » car plus coûteux, assuré surtout par des étudiants à qui il apprend à goûter avant de garder une grappe. Il détaille le pressurage sans séparer la rafle, la stabulation à froid du jus, le débourbage, la fermentation suivie chaque jour à trois dégustateurs, puis l’assemblage en fin d’année. Le domaine produit entre 120 000 et 150 000 bouteilles par an pendant la restructuration du vignoble, et vise environ 250 000 bouteilles lorsque 42 hectares seront en production. La répartition actuelle est de 75 % de rosé, 22 % de blanc et 3 % de rouge, et la part du blanc doit augmenter : pour lui, Porquerolles est « un vrai terroir à blanc ».
Il commente aussi l’arrivée de grands groupes comme LVMH et Pernod Ricard dans les vins de Provence, et la mode des rosés très pâles, obtenue parfois au charbon actif, qui selon lui « dépouille le vin ».
Vivre et travailler sur l’île
La dernière partie de l’entretien revient sur la vie à Porquerolles. Pour Pierre Etcheberry, le principal défi des cinq prochaines années est de structurer et de faire monter en compétence l’équipe, alors que le logement des salariés n’est « clairement pas » à la hauteur. Sa famille a vécu à quatre dans 40 mètres carrés au domaine avant de quitter l’île il y a environ un an ; il dit qu’il serait resté s’il l’avait pu. Il parle du confinement vécu sur une île vide peu après son arrivée, de son attachement au secteur de Notre-Dame, de « la valse des commerces » autour de la place, et des grands enjeux de l’île : la façon dont le parc national applique sa mission de protection, et l’hyperfréquentation, qui mènerait selon lui à « la perte de l’âme » de l’endroit.
Il voit la réussite du domaine comme inséparable de celle de l’île, et défend une réflexion collective entre habitants, mairie, métropole, État et parc pour éviter « un littoral bétonné ».
Pour aller plus loin
- Le site du podcast Fragîle et les notes des épisodes
- Fragîle sur Instagram
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Les références de l’épisode
- Domaine de l’Île : domaine viticole de Porquerolles dont Pierre Etcheberry dirige l’exploitation
- Vignobles Chanel : maison propriétaire du domaine, dont le directeur général a été reçu dans un épisode précédent
- Château Lafleur et Établissements Jean-Pierre Moueix : maisons de Pomerol où il a travaillé avant Porquerolles
- Parc national : gestionnaire de la propriété de l’État sur l’île, au centre des enjeux de protection et de fréquentation
- Frioul : archipel cité pour comparer ce que serait une île à schistosité horizontale
- LVMH et Pernod Ricard : groupes qui ont récemment investi dans les vins de Provence
Au fil de l’épisode
- 00:00:44 : présentation de Pierre Etcheberry, seconde partie de l’entretien
- 00:01:35 : les 100 hectares du domaine, entre forêt, vigne et oliviers
- 00:03:21 : fossés, bandes enherbées et lutte contre l’érosion
- 00:06:18 : retrouver les anciens tracés des fossés
- 00:07:41 : semer après les vendanges pour tenir les sols
- 00:08:12 : un sol de schiste ancien, rare en Provence
- 00:10:14 : l’île « comme sur un bateau » et les humectations nocturnes
- 00:11:33 : les feuillets verticaux du schiste et l’eau retenue dans l’argile
- 00:12:41 : les six cépages du domaine
- 00:14:27 : l’éclat et l’équilibre des vins de l’île
- 00:15:54 : le cycle de la vigne, de la taille à la floraison
- 00:19:58 : véraison et choix de la date des vendanges
- 00:21:25 : le choix des vendanges manuelles
- 00:23:40 : stabulation à froid, fermentation et dégustation à trois
- 00:26:33 : l’assemblage et la couverture des sols pour l’hiver
- 00:27:34 : ce qui fait un bon millésime
- 00:29:46 : la production du domaine et ses objectifs
- 00:32:21 : rosé, blanc et rouge : Porquerolles, terroir à blanc
- 00:34:10 : l’essor des vins de Provence et l’arrivée des grands groupes
- 00:37:04 : la mode des rosés très pâles et le charbon actif
- 00:38:58 : les défis du domaine et le logement des salariés
- 00:39:37 : élever ses enfants à Porquerolles, puis quitter l’île
- 00:44:42 : la saison et les lieux préférés de l’invité
- 00:45:45 : le souvenir du confinement sur l’île
- 00:46:43 : ce qui change à Porquerolles
- 00:48:27 : le parc national et l’hyperfréquentation
- 00:52:36 : son rêve pour le domaine et pour l’île
FAQ
Qui est Pierre Etcheberry ?
Pierre Etcheberry est le directeur d’exploitation du Domaine de l’Île, à Porquerolles. Formé aux métiers de l’agriculture et de la viticulture, il a travaillé aux Établissements Jean-Pierre Moueix et au Château Lafleur, à Pomerol, avant de s’installer sur l’île en 2019. Il défend une viticulture attentive aux sols, à l’eau et au temps long.
Quels cépages sont cultivés au Domaine de l’Île à Porquerolles ?
Le domaine compte six cépages : cinq rouges, grenache, cinsault, mourvèdre, tibouren et syrah, avec lesquels on fait surtout du rosé, et un blanc, le vermentino, aussi appelé rolle. La production se répartit aujourd’hui entre 75 % de rosé, 22 % de blanc et 3 % de rouge, et la part du blanc doit augmenter.
Pourquoi les sols de Porquerolles sont-ils particuliers ?
Selon Pierre Etcheberry, Porquerolles repose sur un schiste très ancien, rare dans une Provence surtout calcaire ou cristalline. Ses feuillets presque verticaux laissent entrer la pluie, et l’argile logée entre les lames retient l’eau où puisent les racines. C’est pour lui la raison pour laquelle l’île reste verte malgré la sécheresse.
Combien de bouteilles produit le Domaine de l’Île ?
Le domaine produit entre 120 000 et 150 000 bouteilles par an, un volume variable pendant la restructuration du vignoble, avec arrachages et replantations. Quand 42 hectares seront en production, il vise environ 250 000 bouteilles les bonnes années, loin des millions de bouteilles des grandes marques de Provence.
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