
Julien Renoult, chercheur au Centre d'écologie fonctionnelle et évolutive de Montpellier, s'attaque à une question laissée de côté depuis Darwin : les animaux éprouvent-ils la beauté ? Invité d'A l'UM la science, il expose la définition qu'il a publiée, au croisement de la biologie, des neurosciences et de la philosophie. De la queue du paon aux couleurs de petits poissons de rivière, il explique pourquoi la beauté pourrait peser dans le choix d'un partenaire et dans l'évolution des espèces.
La beauté, un plaisir du cerveau
Dans A l’UM la science, l’émission scientifique de l’Université de Montpellier et de la radio Divergence, Julien Renoult, chercheur au Centre d’écologie fonctionnelle et évolutive (CEFE) de Montpellier, présente sa définition biologique de la beauté, publiée dans la revue Biological Reviews. Pour lui, la beauté est « le plaisir d’un traitement fluide de l’information », indépendamment de la fonction ou de la récompense que procure l’objet. Le plaisir correspond à l’activation de neurotransmetteurs précis, les opioïdes et les cannabinoïdes, distincts de ceux du désir : il faut donc un système nerveux central pour ressentir la beauté. Symétrie, formes arrondies, répétition, prototypes (une mésange paraît plus « oiseau » qu’une autruche) : toutes ces caractéristiques, explique-t-il, facilitent le travail du cerveau. Cette approche place la beauté dans l’interaction entre ce qui est perçu et celui qui perçoit, et permet selon lui de comprendre qu’elle soit à la fois universelle et subjective.
Il distingue enfin la beauté de l’esthétique, plus large, qui joue aussi du suspense ou du vertige.
Des paons aux poissons de rivière
Le chercheur défend l’idée que les animaux sont doués d’un jugement de beauté, puisqu’ils disposent des mêmes équipements neuronaux que nous. Dans le choix d’un partenaire, la beauté s’ajouterait aux indicateurs de qualité, comme les bons gènes, en apportant un plaisir immédiat ; il y voit même « un peu de la triche », l’exploitation de biais sensoriels. La longueur de la queue du paon s’explique par la théorie des indicateurs de qualité, dit-il, mais pas le raffinement des ocelles et des barbules. Avec la chercheuse Tamra Mendelson, de l’université du Maryland, il a montré chez de petits poissons de rivière très colorés que la fractalité de la livrée nuptiale des mâles est corrélée à celle de leur habitat, ce qui ferait de la beauté un moteur de diversification.
Pour étudier ces questions chez des animaux qu’on ne peut pas interroger, il recourt à l’intelligence artificielle afin de modéliser l’efficience du code neuronal.
Pour aller plus loin
- Centre d’écologie fonctionnelle et évolutive (CEFE)
- A l’UM la science sur Divergence FM
- L’article de l’Université de Montpellier sur l’épisode
- Tous les épisodes d’A l’UM la science
Les références de l’épisode
- Charles Darwin : il décrivait déjà la beauté comme le plaisir procuré par certaines couleurs et certains sons.
- The Evolution of Beauty, de Richard Prum : l’un des rares ouvrages cités sur la science de la beauté.
- A Taste for Beauty, de Michael Ryan : autre livre cité en introduction sur le même champ de recherche.
- Biological Reviews : revue où Julien Renoult a publié son article sur la base biologique de la beauté.
- Tamra Mendelson : chercheuse de l’université du Maryland, spécialiste de petits poissons de rivière, avec qui il a étudié la fractalité des livrées nuptiales.
Au fil de l’épisode
- 00:01:00 : ornements sexuels, paon, cerf, lion et mandrill : les animaux perçoivent-ils la beauté ?
- 00:01:48 : la beauté définie comme plaisir d’un traitement fluide de l’information
- 00:03:22 : ce qu’est le plaisir d’un point de vue neurophysiologique, distinct du désir
- 00:05:18 : symétrie, arrondis, répétition et prototypes facilitent le traitement de l’information
- 00:07:20 : la beauté, ni dans l’objet ni dans l’observateur, mais dans leur interaction
- 00:08:18 : pourquoi la beauté est à la fois universelle et subjective
- 00:10:28 : beauté et attractivité dans le choix du partenaire
- 00:12:01 : la différence entre beauté et esthétique, du suspense au vertige
- 00:14:37 : la beauté peut-elle influencer le succès reproductif ?
- 00:16:23 : signaux honnêtes et triche dans la sélection sexuelle
- 00:18:23 : la queue du paon, ses ocelles et ses barbules
- 00:19:40 : la beauté comme facteur de diversification
- 00:21:12 : la fractalité, de la peinture de portraits à la nature
- 00:22:40 : l’étude sur les poissons de rivière et la fractalité de leur habitat
- 00:24:06 : beauté auditive, rythme et free jazz ; une beauté olfactive moins connue
- 00:25:41 : mesurer la fluidité et le recours à l’intelligence artificielle
- 00:28:16 : les animaux sont-ils sensibles à la beauté ?
FAQ
Comment Julien Renoult définit-il la beauté ?
Julien Renoult, chercheur au CEFE de Montpellier, définit la beauté comme le plaisir d’un traitement fluide de l’information, indépendamment de la fonction ou de la récompense matérielle apportée par l’objet. Ce plaisir correspond à l’activation de neurotransmetteurs comme les opioïdes et les cannabinoïdes. Les caractéristiques jugées belles, comme la symétrie ou les formes arrondies, sont celles que le cerveau traite le plus facilement.
Les animaux ont-ils un sens de la beauté ?
Julien Renoult s’en dit « intimement convaincu », sans pouvoir encore le démontrer : c’est tout l’agenda de recherche qu’il propose. Son argument tient au fait que les animaux disposent des mêmes équipements neuronaux que les humains pour éprouver ce plaisir. Reste à mesurer l’influence de la beauté sur le choix du partenaire, ou sur celui d’une fleur par une abeille.
Qu’est-ce que la fractalité a à voir avec la beauté animale ?
La fractalité est la répétition d’un même motif à différentes échelles, comme les branches d’un arbre. Le cerveau étant adapté au degré de fractalité dominant dans la nature, il le traite plus facilement. Avec Tamra Mendelson, Julien Renoult a montré chez de petits poissons de rivière que la fractalité de la livrée nuptiale des mâles suit celle de leur habitat.
Pourquoi la queue du paon intrigue-t-elle les biologistes ?
Selon Julien Renoult, la longueur de la queue du paon s’explique bien par la théorie des indicateurs de qualité : seuls les mâles en bonne santé peuvent investir autant d’énergie. Mais le raffinement des ocelles et des barbules, sans fonction pour le vol, échappe à cette explication. C’est le constat que les humains trouvent beaux les signaux sexuels animaux qui l’a conduit à étudier la beauté.
#134 : Pollution plastique : l’angle mort du bilan carbone
26 Oct
#133 : Des déchets nucléaires au fond de la mer
8 Oct
#132 : Vendanges prochaines
24 Sep
#131 : Education verte, éducation de demain
10 Sep
#130 : IAG : vers une science sans conscience ?
29 Juin
#129 : Virus, la menace invisible
11 Juin
#128 : 3 ans de thèse résumés en 3 minutes
22 Mai
#127 : Diabète comme chou
14 Mai
#126 : Life Rewa, un projet beau comme un camion
7 Mai
#125 : Une tactique d’étude des tiques
16 Avr
#124 : Quand le tardigrade partage ses super-pouvoirs
2 Avr
#123 : L’Iran au régime sec
26 Mar
Réparer les visages, reconstruire des vies
20 Oct
St Drezery, Le Colombiou de Drazeli
6 Oct
Vendargues, l’Eldorado des plateaux
6 Oct
Clapiers, l’écrin des pins
6 Oct
#126 : A l’école on parle du changement climatique, pourquoi ? [ LUM LU JUNIOR ]
23 Juil
Un voyage au cœur de la musique traditionnelle occitane avec Aimé Bress
16 Juil
Un voyage au cœur de la musique traditionnelle occitane avec Aimé Bress
16 Juil
#125 : Inondations : les assureurs submergés
14 Juil
Rodez
7 Juil
Juvignac
7 Juil
Saint-Guilhem-le-Désert
7 Juil
Bouzigues
7 Juil

